
Plan de l’Écrit.
Introduction générale au mythe de Dionysos-Zagreus.
Le mythe proprement dit.
Zeus et la souveraineté céleste ou de l’infiniment grand.
L’enlèvement de Korè (Perséphone) par Hadès.
La fécondation de Perséphone (Korè) par Zeus.
La symbolique du serpent.
Perséphone comme déesse chtonienne prototypique.
Hadès le dieu des Enfers.
Les divinités chtoniennes et la question de la « Justice ».
Zeus et la souveraineté chtonienne ou le Zeus chtonien de l’infiniment petit.
Quelle est donc la signification de Zagreus ?
Le mythe de Zagreus et l’illusion fondamentale en la solidité, stabilité et materialité du « réel ».
Qu’est-ce que la matière pour la physique ?
La question des constantes physiques (ou le réglage fin de l’univers).
L’infiniment grand ou le temps à « rebours » !
De la « singularité initiale ».
De l’infiniment petit au retour de la singularité (singularité finale ?).
Le mythe de Dionysos-Zagreus et la croyance en l’immortalité de l’âme.
Essai de synthèse et considérations éthiques.
Introduction générale au mythe de Dionysos-Zagreus.
Ce mythe, d’essence orphique, est destiné à transformer le courant dionysiaque initial de type orgiaque et extatique en un autre plus directement spiritualiste et ascétique de type orphique ou pythagoricien. Il fait référence, certes, au grand poète Orphée et se fixe comme objectif prévalent de réunir dionysisme et dimension apollinienne de l’existence.
Ce qui est affirmé est essentiellement la reconnaissance de l’immortalité de l’âme et de la possibilité offerte à l’homme d’assurer son salut.
Cette croyance en l’immortalité de l’âme repose sur une conception générale de cette dernière qui, d’essence divine, se retrouve engagée dans un cycle de réincarnation visant à la libérer, par une série de purifications, de souillures originelles.
Zeus féconde Perséphone en prenant la forme d’un serpent et en transformant Perséphone en dragon. Il en résulte la naissance de Zagreus dit le premier Dionysos pour lequel Zeus aurait eu une grande affection et l’aurait destiné à lui succéder quant à la souveraineté du monde.
Héra jalouse, comme à son habitude, chargea les Titans de le faire disparaitre.
Ils l’enlevèrent mais Zagreus leur échappa à plusieurs reprises prenant diverses formes animales jusqu’au moment où adoptant l’apparence du taureau, animal sacrificiel par excellence, ils se saisirent de lui, le dépecèrent, le mangèrent, sauf le cœur qu’Athéna récupéra.
Zeus, fou de rage, foudroie les Titans et de leurs cendres il crée l’être humain.
Mais dans les cendres des Titans il faut prendre en compte également celles de Zagreus dévoré par eux.
Ce qui signifie, au plan mythique, que l’être humain est à la fois d’origine titanesque, de par les restes des Titans, mais aussi qu’il recèle en lui une part divine, faite d’amour, de par la présence des débrits de Zagreus.
Ce mythe grec énonce ainsi la conviction orphique en l’immortalité de l’âme et en la certitude qu’une existence humaine est une occasion précieuse à la fois de se déprendre de la nature titanesque, matérielle nihiliste et violente, d’expier les fautes ou souillures anciennes, et de se libérer du cycle des morts et renaissances (samsara des philosophies extrême-orientales).
Zeus, dans un second temps, fécondera Sémélé avec l’ « essence » du cœur de Dionysos-Zagreus que lui a remis Athéna ce qui donnera naissance au deuxième Dionysos, le « deux fois né » ou Dionysos proprement dit.
Zeus ou la souveraineté céleste ou de l’infiniment grand.
Zeus est le dieu le plus important du panthéon grec, il représente la souveraineté, l’ordre et la justice dans le monde, associé au ciel et à la lumière éthérée, il est la puissance universelle, le dieu représentant le cosmos et ses lois.
Au plan mythique sa naissance ainsi que celle de ses frères et sœurs se fait après le coup de serpe de Cronos qui mutile son père Ouranos ce qui a pour conséquences la naissance du Temps et l’expansion de l’univers.
Après ce temps d’ouverture, de « décompression » et d’ « inflation » de l’espace, tout se met en place.
Cronos épouse Rhéa et obtient d’elle Hestia, Déméter, Héra, Hadès, Poséidon et enfin Zeus.
Zeus apparaît après la naissance du temps et de l’espace il représente le changement de paradigme et son foudre pourrait représenter la lumière et le flux d’énergie libéré.
La « singularité » initiale à laquelle met fin l’acte de Cronos (Kronos), par la castration d’Ouranos, revient à la fin de la confusion totale que représente Ouranos (le Ciel) « collée » à Gaïa (la Terre).
A partir de là, comme on l’a vu précédemment, tout peut s’ouvrir et le monde advenir.
Zeus est bien la divinité liée à la souveraineté de l’ « infiniment grand ».
Mais cette « castration » d’Ouranos par Cronos peut évoquer également le concept de castration imaginaire ou coupure du cordon ombilical qui permet la fin de la dyade mère-enfant, la défusion en quelque sorte, et le démarrage du processus d’individuation autonomisation du sujet.
On le voit on est là sur un axe métaphorique d’un ordre bien différent de celui de l’interprétation cosmogonique mais, néanmoins, il y a là une certaine similitude entre l’expansion/autonomisation d’un cosmos d’un côté, et l’expansion/autonomisation d’un être humain de l’autre.
L’enlèvement de Korè (Perséphone) par Hadès.
La fécondation de Perséphone par Zeus et l’avènement de Zagreus connaît un précédent qui est l’enlèvement de Perséphone par Hadès, le dieu des Enfers, alors qu’elle est encore une jeune fille. Et cette vierge, Korè, fille de Déméter la déesse de l’agriculture, est enlevée par Hadès avec la bénédiction de Zeus, père de la victime et frère de l’agresseur, mais sans l’assentiment de sa mère.
Alors que Korè cueille des fleurs avec ses amies dans la plaine de Nysa (certainement la Sicile) son regard est soudain attiré par une splendeur, une fleur magnifique à l’odeur « étourdissante » et qui n’est autre qu’un narcisse.
Alors qu’elle s’éloigne de ses compagnes la terre s’ouvre soudain pour laisser le passage au char du dieu des morts en personne qui se saisit d’elle et l’entraîne dans les profondeurs de la terre.
Déméter recherche désespérément sa fille jusqu’au moment où le Soleil (Hélios) lui apprend la vérité. Elle entre alors dans une colère profonde et cesse tout processus de germination.
La terre devient stérile et la famine menace ce qui oblige Zeus à négocier avec Hadès le retour de Perséphone à la surface de la terre.
Mais avant de libérer Perséphone Hadès, perfidement, lui fait manger des graines de grenade ce qui la lie (en termes mythiques) au monde des morts du moins partiellement.
En raison de cette ingestion il sera décidé que Perséphone vivra les deux-tiers de l’année à la surface de la terre mais que le tiers restant, correspondant plus ou moins à l’hiver, elle rejoindra son mari, Hadès, dans les profondeurs de la terre.
L’interprétation première est agricole et fait référence au repos de la terre correspondant à la période hivernale.
Le plan mythique nous laisse entrevoir un espoir, il est possible de revenir dans le monde des vivants après la mort (Perséphone peut retrouver cycliquement sa mère et le monde des vivants).
Ce niveau d’interprétation est en rapport avec la promesse d’immortalité qui est thématique prévalente des Mystères d’Eleusis.
La mort n’est pas une fin, Perséphone peut remonter et quitter les Enfers, le cycle des morts et renaissances se calque sur celui des saisons.
Mais il est intéressant de noter que ce mythe du rapt de Korè par Hadès a reçu d’autres interprétations qui en enrichissent considérablement la lecture.
Le premier niveau d’interprétation évoque le passage de la vie d’une jeune fille (Korè) à la femme mariée (Perséphone) et la consommation des grains de grenade pourrait signifier la consommation des liens du mariage (sexualité).
D’autre part sexe et mort sont très souvent mythiquement associés et ce qui donne la vie est aussi ce qui la limite et entraîne la mort ; Eros (Amour) dans le monde grec est associé à Thanatos (Mort), en Inde les deux symboles prévalents de la sexualité, le linga et la yoni, sont liés au cycle des morts et des renaissances par le biais des divinités Shiva/Shakti.
La narcisse dont il est question dans le mythe est compris par certains poètes comme une image de l’ « illusion » et de plus cette « illusion » isole Korè de son groupe d’amies.
Et c’est cette « illusion » désirée, cueillie, par Korè qui précipite son enfermement.
Ainsi, là, le mythe semble indiquer que ce qui nous enferme, ce qui nous « tue » métaphoriquement est en lien avec le fait de succomber à l’illusion.
Nous verrons plus tard que le mythe de Dionysos-Zagreus est finalement centré sur le phénomène de l’illusion, sur l’illusion que nous avons quant au « réel ».
La fécondation de Perséphone (Korè) par Zeus.
Zeus aurait fécondé Perséphone avant qu’elle devienne la femme d’Hadès, la reine des Enfers, donc lorsqu’elle était encore Korè, la jeune fille, fille de Zeus et de Déméter.
Déméter est la déesse de la végétation, de la terre nourricière, de la fertilité, de l’agriculture. Liée au cycle des saisons, elle représente également la loi naturelle elle donne sans compter mais peut tout aussi bien reprendre si elle se sent offensée.
De par ce cycle saisonnier et du fait du renouvellement périodique de la végétation, de par la germination du grain mis en terre et sa croissance, elle devient, symboliquement, irrémédiablement liée au cycle connexe des morts et renaissances ce qui explique, comme énoncé précédemment, la prééminence de son culte dans les Mystères d’Eleusis.
Korè, donc la fille de Zeus et de Déméter, représente symboliquement l’union du Ciel (Zeus) et de la Terre/Mère nourricière (Déméter). Cette union du Ciel et de la Terre se faisant, mais d’une manière générale, par l’entremise de la pluie, eau du ciel, fécondante.
Korè va donc, à ce titre, symboliser cette vie végétale issue des « amours » du Ciel et de la Terre. Elle va figurer le destin de la graine issu de ces « amours ».
Mais avec la fécondation de Perséphone, la reine du monde souterrain ou reine des Enfers, par Zeus il y a franchissement d’une étape supplémentaire fondamentale et la loi naturelle qui liait le devenir des semences, des graines, au cycle des saisons, au renouveau périodique de la végétation, qui nous faisait pressentir le lien avec le cycle des morts et des renaissances (les Mystères), s’enrichit, là, considérablement, de tout un corpus mythique concernant les puissances infernales ou divinités chtoniennes.
Le cycle des saisons, le cycle des morts et des renaissances se doit de passer désormais sous le joug des puissances chtoniennes, des divinités incarnant la Justice et la juste rétribution.
Ainsi Zeus, le Zeus de l’infiniment grand, du Cosmos, le maître de l’Olympe et de sa clarté, celui qui incarne l’ordre du monde et ses hiérarchies, bref le grand Zeus féconde Perséphone, et installerait sa divinité (Dionysos-Zagreus) au cœur des ténèbres, de la matière, de l’inconscience, du monde inférieur selon les déclinaisons métaphoriques et mythiques.
Zagreus est censé représenter la divinité entrant au cœur de ces mondes (inférieurs, ténébreux, inconscients, matériels).
Oui, Zagreus né de la profondeur même des Enfers va représenter la divinité de l’inframonde.
Avec la fécondation de Perséphone par Zeus un pont est créé, au plan symbolique plus que mythologique, entre le trône de Zeus ; trône céleste de « l’infiniment grand » et le trône de Zagreus ; trône matériel de l’ « infiniment petit ».
L’immense Zeus et l’infime Zagreus (par la racine sémitique sġr / sġr « Le Jeune » ou « Le Petit » selon certaines interprétations) réunis par l’entremise de Perséphone réaliseraient la jonction de la lumière céleste d’une part avec, d’autre part ; le cycle des saisons, le cycle des morts et des renaissances, la fonction antique des divinités chtoniennes de la terre qui assurent depuis des temps immémoriaux, dans l’imaginaire de l’homme, une certaine conception de la justice divine et de la rétribution des âmes.
Cette fécondation s’effectue alors que Zeus prend la forme du serpent.
Le serpent symbolise la régénération et l’éternité (le retour cyclique avec l’image du serpent qui se mord la queue soit l’ Ouroboros).
Zeus veut faire de Zagreus son successeur, celui qui va hériter de sa souveraineté. Et cet héritier est censé pouvoir unifier les forces célestes et celles des profondeurs telluriques.
La symbolique du serpent.
Zeus aurait donc pris la forme d’un serpent afin de féconder la déesse.
L’intention de Zeus, dieu suprême représentant l’ordre cosmique, serait de lier le monde « visible », compréhensible, de la conscience, avec l’ « autre monde », le monde invisible des profondeurs, le monde chtonien, monde qui peut être aussi compris comme étant celui de l’inconscience.
Et pour ce faire, pour féconder Perséphone, la future femme d’Hadès, reine des Enfers, il prend la forme du serpent qui représente par excellence la transformation et la dimension cyclique de la vie.
Le serpent, irrémédiablement lié à la question des profondeurs, a cette particularité de pouvoir se faufiler dans les anfractuosités de la terre et, à ce titre, il a pu représenter le sexe masculin ce qui explique sa propension à être phobogène.
Il représente l’axe horizontal, l’axe des désirs et des besoins, l’axe imaginaire par excellence et il représente l’opposé de l’homme qui incarne, quant à lui, en son idéal, l’axe vertical de la transcendance.
Cette opposition est-elle irréductible ?
La nature de l’homme et celle du serpent sont-elles rédhibitoires ?
Mais un autre symbole d’importance du serpent est l’Ouroboros, le serpent qui se mord la queue, qui réalise le cercle et l’aspect infini et cyclique.
Ainsi le symbole de l’axe imaginaire des besoins et désirs, l’axe même des turpitudes serait lié à l’axe sublime de la transcendance.
Le « Mal » et le « Bien », en ce cercle, en cet anneau seraient consubstantiels.
Alors on est bien au cœur du sujet, Zeus, le dieu souverain, maître de l’univers et de la conscience, féconde Perséphone la reine du monde obscur des Enfers.
Et ce monde obscur des Enfers, ce monde chtonien (χθων, khtôn « terre profonde »), était lié à des divinités qui avaient la particularité d’être dépositaires en quelque sorte des actions effectuées par le passé et d’assurer la « juste rétribution ».
Perséphone comme déesse chtonienne prototypique.
Perséphone est la Reine des Enfers, elle représente « La destructrice », « celle qui apporte la mort », la dissolution.
L’étymologie de Perséphone avec persé/phersé (sensiblement battage du grain) et phonos (meurtre) se situe de plein pied dans le registre de l’interprétation agraire.
Mais phersé/persé n’apparait pas dans le registre lexical grec ancien, il aurait donc plutôt d’une origine prégrec.
Les linguistes évoquent une origine pélasgique et le nom de Perséphone reviendrait à Phersephatta ou phatta lié à phthein prendrait le sens de périr.
Mais l’étymologie de Perséphone, étymologie terrible, Περσεφνη, est aussi à rapprocher de πρθω perthô (détruire, piller) et de φνος phonos (meurtre) ce qui semble alors indiquer une « utilisation » du meurtre comme système de « justice ».
On se rappelle que la justice en Grèce avant l’avènement du droit reposait essentiellement sur la vengeance des proches ( familles, amis).
Mais Perséphone est également celle qui préside au cycle de la vie et donc des morts et des renaissances, celle qui fait jaillir la vie de la mort.
C’est pourquoi elle était pour les Anciens « celle qui fait briller par la destruction ».
En effet son étymologie peut aussi être rapprochée des mots grecs anciens πρθω perthô (détruire, piller) et φνος phonê ou phanos (éclat, lumière ou apparition).
Ainsi on peut dire que le nom même de Perséphone semble indiquer une liaison de la destruction à l’apparition. Il suggère une boucle entre la fin du grain, de la saison, de la vie, etc. et la germination, le renouveau de la végétation et des générations.
Du fond de la mort elle provoque l’apparition d’un éclat lumineux et en certain sens elle est bien la « lumière noire » des Enfers.
Mais une fois qu’autour de la figure de Perséphone est bien établi ce passage de la mort à la vie un troisième élément s’impose dans cette mutation de l’une à l’autre et cet élément fondamental est, comme esquissé précédemment, la « Justice » ou plus exactement la « juste rétribution ».
Perséphone « La justicière Terrible », la gardienne des serments, exerçait une action punitive sur les âmes des morts appartenant à son royaume.
Elle intervenait dans la « régulation » des cycles de vie et de mort de ceux qui avaient enfreint les lois naturelles.
Hadès le dieu des Enfers.
Hadès, quant à lui, est le Gardien de l’inexorable, le garant de la Loi, il est parfois considéré comme le Zeus chtonien.
Son étymologie venant du grec ancien Αδης (Haides) ou a-ides, « celui que l’on ne peut pas voir » en fait « l’invisible » mais aussi « celui qui rassemble ».
En tant qu’ « invisible » il fait référence à toute une structure, à tout un monde, à tout un univers que nous ne voyons pas, ne comprenons pas.
Quant à la formule de « celui qui rassemble » elle fait d’Hadès un facteur extrêmement important d’unification et de cohésion universelle.
La racine *Sm-wid ramènerait le nom d’Hadès, en termes de linguistique comparée indo-européenne, à *sm, un préfixe signifiant « ensemble » ou « un », et *wid, signifiant « voir » ou « connaissance ».
Ainsi Hadès aurait la signification d’être « Celui qui voit tout ensemble » ou encore « Celui qui rassemble en un seul lieu ».
La signification en serait que tout ce qui semblerait séparé dans l’espace et le temps, donc « distant », fragmenté, dissocié, écartelé, en son royaume serait unifié.
La figure d’Hadès répond à celle de Zeus et de même que Zeus représente en tant que « souverain d’en haut » l’origine, le développement, la stabilisation du monde, du cosmos, de même Hadès représente le « souverain d’en bas » et ce qui unifie le Tout.
Mais de toutes façons Hadès et Perséphone étaient dépositaires de « Tout ce qui avait été fait ».
En effet ce « Tout ce qui avait été fait » descendait vers eux pour y sédimenter.
Toute action mauvaise, toute faute, perturbait le substratum, générait miasmes et souillures qui perturbaient l’ordre établi et provoquaient guerres, famines, épidémies, stérilité des femmes et des troupeaux, mauvaises récoltes.
Zeus et Hadès ont été confondus au point que Zeus a pu être considéré comme le « Zeus souterrain » ou « Zeus d’en bas » (Zeus Katachtonios de l’Iliade).
Les deux souverains présentent une certaine symétrie, ils ont finalement tendance à se superposer même si l’un représente le monde « visible » et l’autre le monde « invisible ».
Dans la pensée des Grecs le Cosmos est compris comme une unité et le Zeus d’en haut rejoint le Zeus d’en bas (Hadès) ce qui nous ramène au registre de l’Ouroboros, le serpent qui se mord la queue.
Les divinités chtoniennes de la « Justice ».
Nous allons considérer maintenant les autres divinités chtoniennes ou apparentées jouant un rôle d’importance dans cette fonction de la justice divine ou justice rétributive.
D’une manière générales ces divinités intervenaient pour punir les auteurs de crimes odieux et notamment ceux qui concernaient la sphère familiale comme Oreste qui tue les meurtriers de son père en l’occurrence sa propre mère, Clytemnestre, et l’amant cette dernière, Egisthe.
Cette justice reposait sur une conception plus globale, immanente, provenant du vieux fond protohistorique et selon laquelle la Terre et plus exactement sa dimension chtonienne assurait la « punition ».
Et cette dimension chtonienne de la Terre reposait sur des divinités spécifiques, sur des esprits toujours associés aux forces primordiales de la nature.
Ainsi ce qui assurait la cohésion de la société grecque antique, tant au plan social que moral, reposait sur l’intrication profonde des forces naturelles et des forces spirituelles.
Et le sentiment de justice était lié, assurément, aux profondeurs telluriques et à leurs côtés à la fois sombre et mystérieux.
Au premier rang de ces divinités chtoniennes venaient les Erinyes (ερννυες probablement du grec ancien erinein « être en colère ») qui symbolisaient le courroux de la Terre/Mère vis-à-vis des crimes, des serments brisés ainsi que de toute forme d’impunité.
Les Erinyes apparaissent lors de la castration d’Ouranos par son fils Cronos au moment où les organes génitaux et le sang du père tombent dans la mer.
Mais avec l’avènement des Erinyes (déesses vengeresses) lors de la castration d’Ouranos il est important de noter la naissance ; d’Aphrodite, la déesse de l’amour (sexe), des Géants symbolisant la force brutale et des Méliades ou nymphes du frêne associées également à la violence puisque le frêne était utilisé pour confectionner des armes et plus particulièrement les lances.
Nous retrouvons donc ici clairement l’association déjà envisagée : sexe et mort.
Les Érinyes, le plus souvent au nombre de trois, portaient les noms suivants Alecto (Ἀληκτώ) l’Implacable, Mégère (Μέγαιρα) la Haine et Tisiphone (Τισιφόνη) la Vengeance.
Tisiphone juchée aux Enfers sur une tour de fer fouettait les coupables jusqu’à l’obtention de leurs aveux.
Elles personnifiaient la vengeance et en tant qu’agents du châtiment divin, elles étaient les gardiennes farouches des lois morales non écrites et elles pourchassaient sans relâche les auteurs des crimes les plus graves.
Les Poines, étaient les compagnes des Erinyes, elles résidaient dans les profondeurs du Tartare et avaient la particularité de punir les fautes non expiées, leur étymologie est d’ailleurs éloquente puisque le mot grec ancien ποινη (poine) signifie « prix du sang », ou « compensation », les mots « peine » ou « pénitent » en dérivent.
Mais d’autres divinités pouvaient également incarner cette justice divine comme Némésis, la fille de Nyx (Nuit), qui se devait d’équilibrer le destin et de faire pencher la balance dans un sens défavorable en cas d’excès flagrant (hubris), ou d’injustice. On voit bien la marque de cette justice divine implacable, impitoyable, émanation de l’équilibre cosmique et qui ne peut qu’intervenir en cas de crimes abominables pour lesquelles la justice humaine rend les armes et devient impuissante.
Il est intéressant de noter que l’étymologie de Némésis vient du grec ancien νεμεςις de νεμειν (nemein) ayant le sens de « répartir », de « distribuer », de « donner ce qui est dû ».
Némésis est la grande « distributrice ».
Hécate (Έκάτη), quant à elle était la déesse des carrefours de la magie et des fantômes, elle punissait aussi ceux qui avaient commis des injustices graves.
Son domaine de prédilection était du registre des malédictions et de la magie.
Dikè était la Justice Immanente, dont le nom est en rapport avec la racine indo-européenne *deik ayant la signification de « montrer » ou d’ « indiquer » la « coutume », la « règle », la « manière d’être ». Elle représentait la justice humaine, elle traitait des crimes et châtiments, elle était associée aux Erinyes et à Némésis.
Tyché est une déesse devenue chtonienne par ses liens profonds avec les Enfers, elle était la déesse de la fortune, elle agissait en favorisant chance ou malchance en fonction des mérites ou des fautes individuelles mais aussi collectives (Cités).
Son étymologie vient du grec ancien Τύχη et a la signification d’événement imprévu, de « coup de chance » ou de « coup du sort ».
Et Déméter (Δημήτηρ), déjà évoquée, bien qu’olympienne est cependant du registre chtonien de par sa liaison aux cycles des saisons et des semences, elle défavorisait ceux qui avaient eu un comportement contraire aux lois naturelles.
Mais surtout les Moires (μοιρα soit la part ou le lot qui nous revient) intervenaient dans le destin et la fatalité en tissant le fil de la vie en fonction des mérites et des fautes.
Clotho (La Fileuse) filait le fil de la vie, Lachésis (La Répartitrice) déterminait la longueur du fil (donc la durée de la vie) et Atropos coupait le fil.
Leur caractéristique était d’être inéluctables comme la mort et elles incarnaient une justice cosmique implacable.
Até était la « pousse au crime » dans le but de déclencher le mécanisme infernal aboutissant à la punition.
Après les divinités chtoniennes de la justice dont on a vu le caractère inévitable et implacable il faut évoquer les trois juges des Enfers ; Minos, Rhadamante, Eaque. Ils sont tous les trois mortels et tous les trois fils de Zeus.
Ils correspondent à une vision moins archaïque que la justice des puissances telluriques et représentent une tentative, pourrait-on dire, de rationalisation, d’organisation, de réflexion, se rapprochant du droit. On pourrait dire que c’est le moment où les Erinyes deviennent les Euménides (cf. le procès d’Oreste et l’intervention d’Athéna).
Minos dont le nom est pré-hellénique d’origine minoenne probable en rapport avec un titre royal, il est le roi de Crète et aurait reçu ses lois directement de Zeus.
C’est lui qui jugeait les cas les plus complexe et qui le plus souvent donnait la décision finale.
Rhadamante (Ραδάμνθυς) dont le nom serait certainement aussi d’origine prégrec incarnait une justice inflexible et de type rétributive. Il était d’une intégrité et d’une droiture totales.
Eaque (Αίακός) du grec Aiakos était réputé pour sa justice exceptionnelle.
Zeus et la souveraineté chtonienne ou le Zeus chtonien de l’infiniment petit.
On a vu que Zeus a été interprété comme le « Zeus souterrain » ou « Zeus d’en bas » ou « Zeus chtonien » (Zeus Katachtonios).
Cette assimilation de Zeus à Hadès est extrêmement riche en significations.
Le Zeus de l’ « infiniment grand », de l’ordre cosmique, de la « lumière » aurait donc comme pendant, comme « double », le « Zeus chtonien » ou « Zeus Katachtonios » ou Hadès le dieu du monde invisible ou du monde que l’on ne voit pas ou du monde que l’on ne peut pas voir. Et ce monde que l’on ne peut pas voir pourrait représenter, selon des interprétations symboliques et non mythologiques, le monde de l’ « infiniment petit ».
Zeus (Ζεύς ) serait le dieu de l’ « infiniment grand » et Zeus (Ἅιδης) celui de l’ « infiniment petit ».
Quelle est donc la signification de Zagreus ?
On a vu précédemment que Zagreus issu de l’union de Zeus et Perséphone vient affirmer la souveraineté de Zeus, dieu de l’ « infiniment grand » au cœur de l’inframonde et représenter ainsi la jonction de l’ « infiniment grand » et de l’ « infiniment petit ».
Une certaine étymologie de Zagreus avec le za (ξα) qui amplifie et le agreus (άγρεύς) qui veut dire chasseur ou celui qui capture peut logiquement être comprise comme le « Grand chasseur » ou la fosse ou le piège destiné à capturer les animaux vivants ou le preneur de vie.
Mais Zagreus est lui-même chassé, capturé, fragmenté, dévoré, mis en morceaux par les Titans, ce qui pourrait avoir la signification que le chasseur peut être chassé, le preneur pris, le tueur tué.
Si on prend la racine Zagrê, la Fosse ou le Piège ou un creux dans la terre, on peut imaginer que le « réel » se replie sur lui-même, se « courbe » pour réaliser un trou, une grotte, un piège.
D’une manière symbolique on pourrait rapprocher Zagre de la racine indo-européenne de *Zôê (ξωή) la vie. Vie (zoe) (zôon) être vivant.
Cela voudrait-il dire que le « vivant », est piégé ?
Zagreus est effectivement piégé dans le mythe par des leurres, des appâts, des jouets, des hochets, des miroirs.
Avec les Titans de l’orphisme on retrouve souvent cette référence à un monde fragmenté, divisé, matériel, dans lequel l’unité perdue renforce avidité et convoitise et maintient dans l’illusion. Et c’est ce monde de l’illusion, de l’ignorance, qui facilite grandement la propension à piéger le vivant, à s’en jouer, à le tuer si besoin est.
Oui, c’est bien cette illusion, cette ignorance, cette croyance, qui met le monde « en morceaux » et qui « pétrifie », fragment et dissocie.
Le mythe de Zagreus et l’illusion fondamentale en la solidité, stabilité, et materialité du « réel ».
Tant que Zagreus reste unifié il contemple le monde sans le dissocier, sans le segmenter, sans le démembrer, sans le solidifier.
Dès qu’il regarde dans le miroir tendu par les Titans il perd son unité il voit le monde se décomposer, s’éclater, se durcir, se rigidifier mais c’est lui-même en fait qui se fragmente, se désunit, se durcit, se solidifie, se pétrifie.
Ainsi peut-on énoncer le paradoxe de Zagreus :
Soit il reste unifié et voit l’ensemble du monde, le tout du monde, dans son unité.
Soit il renonce à son unité, pour choisir la voie de l’attachement et de l’avidité et revendiquer ainsi sa « Totalité », son désir de prendre le chemin à rebours et de reconstituer la dyade originelle pour voir, dès lors, le monde non plus dans sa fluidité faite d’interconnexions mais comme une substance rigide et disloquée.
Et là, immergé dans son illusion, dans sa croyance, pensant les « choses » séparées, niant la continuité ou le caractère cyclique de « ce qui fut, de ce qui est et de ce qui sera », ne comprenant plus le sens profond de la mise en garde venant du fond des siècles et millénaires à propos des conséquences de ce qui est « dit, fait ou pensé », il devient un chasseur qui traque le vivant, bêtes et hommes confondus, jusqu’au moment où lui-même est chassé, traqué, humilié, torturé, tué…
Il réalise ainsi la terrible sentence d’un poète latin : « L’homme est un loup pour l’homme… » (Plaute Asinaria ou La comédie des ânes II, 4, v. 495).
A ce point dramatique et tragique il est d’importance pour nous de questionner notre rapport au monde ou plus exactement de réfléchir sur notre croyance, notre illusion, en la « matérialité », en la segmentation du monde.
Ce monde est-il à ce point cloisonné et ce qui se fait « ici » est-il vraiment, absolument, totalement, isolé et sans conséquence, sans répercussion, en un « ailleurs » ?
L’horreur, l’abomination, l’impensable qui se commet « là » est-il perdu à jamais dans les oubliettes de l’espace-temps ?
Les massacres, les génocides, les bombardements nucléaire ou au napalm, les chambres à gaz, toutes ces ignominies et atrocités commises par les hommes (les Titans ?) se résorbent-elles pour disparaitre à jamais dans un coin du « réel » ?
Oui, vraiment, le monde dans lequel nous vivons, notre « réel », notre environnement est-il aussi solide, tangible, dur et fractionné que nous le croyons ?
Qu’est-ce que la matière pour la physique ?
Cette évolution profonde de la mythologie est-elle sous-tendue par une intuition tout aussi profonde quant à la réalité même de la matière ?
La matière correspond-elle de fait au jugement que l’être humain se forge à son sujet depuis la nuit des temps ?
Est-elle aussi épaisse, brute, massive, inerte, que l’ignorance le susurre à son oreille depuis des temps immémoriaux ?
Alors que nous enseigne la physique la plus moderne sur le statut de la matière ?
Pour la science physique il est absolument établi que la matière n’est pas aussi « matérielle » qu’il n’y parait. Bien au contraire elle est en fait un « vide » frappé d’agitation, un vide constitué d’énergie et de possibilités.
Qu’on en juge, ce substratum physique qui nous parait si solide, si compact, si pesant, si massif, si concret, si palpable, si objectif est vide à 99,999999999 % (en l’occurrence pour l’atome d’hydrogène).
Et le restant, soit 0,000000001 %, est-il matériel pour autant ?
Et bien non, le restant n’est pas matériel pour autant puisqu’il est constitué de particules élémentaires; quarks (ils s’assemblent pour former les protons et neutrons constitutifs des noyaux des atomes), électrons (sans taille mesurable ils s’agitent autour des noyaux), neutrinos (fantomatiques et quasiment dépourvus de masse ils traversent la terre), bosons (photons, gluons, Higgs, W et Z) et tous ces éléments cités correspondraient en fait à des filaments d’énergie, à des nœuds de vibration.
Ce qui évoque pour nous naturellement la théorie des cordes.
Et si on pousse un peu plus loin, si on reconnait que tout cela, toute cette énergie vibratoire doit impérativement suivre les lois de la physique on peut alors continuer la séquence et dire que la matière au bout du bout du compte n’est plus qu’énergie, vibration et information.
L’univers ne serait donc, in fine, qu’un vide informatif (informatif étant compris dans le sens de système de données codées).
D’ailleurs à travers sa fameuse équation E = mc2 Einstein a montré que la masse n’est rien d’autre qu’une forme extrêmement concentrée d’énergie.
Il existe en physique quatre forces fondamentales : la force électromagnétique, les interactions nucléaires forte et faible et la gravitation. À cela s’ajoute le principe d’exclusion de Pauli qui empêche les électrons d’occuper le même endroit dans le même état.
Mais ce qui rend la matière si dure, si « matériel » est le fait de la force électromagnétique et du principe d’exclusion.
Et au sein de ce vide informatif les particules apparaissent, disparaissent, interagissent, et manifestent leur état qu’il soit ondulatoire ou corpusculaire.
Corpusculaire dès qu’il y a expérience, observation ou instrument de mesure, et ondulatoire dans le cas contraire.
Elles passent donc de leur état d’onde de probabilité avant la mesure à un état localisé par réduction du paquet d’onde (après la mesure).
Un photon par exemple se propage comme une onde à travers l’espace pour s’effondrer à la façon d’un corpuscule à l’instant même où il frappe un capteur.
Il est clair, dès lors, qu’une certaine façon de rationalisme ou une certaine « mécanique cartésienne » n’a plus lieu d’être et ce qui apparaît, dès lors, est l’ampleur du niveau d’interactions entre instruments de mesure, environnement et particules.
La séparation entre le « sujet » et l’ « objet » devient bien plus relative, bien plus aléatoire.
Mais il faut bien préciser que ces descriptions concernent le monde de l’infiniment petit ou monde quantique car à « notre échelle » la décohérence ramène les facteurs de localisation et de séparabilité.
La décohérence, à notre échelle, rend la physique, notre physique, physique de l’illusion et de l’ignorance car elle donne la vision d’un monde qui n’est pas vraiment.
Tout cela est déjà extrêmement troublant pour un esprit rationaliste mais il reste encore à évoquer d’autres phénomènes tout aussi déstabilisant quant à notre façon de concevoir notre monde. Il s’agit de l’intrication quantique dans un premier temps puis de la question du temps, de la distance et de la lumière.
En ce qui concerne l’intrication quantique on peut dire de deux particules intriquées (par exemple deux photons qui naissent d’une source commune lors de la percussion d’un cristal par un faisceau laser) qu’elles continuent d’être intriquées même si l’une est envoyée dans l’espace tandis que l’autre reste sur terre.
La mesure de l’une fait réagir l’autre, preuve de l’intrication, et ce malgré la distance !
Deux particules intriquées peuvent être en corrélations statistique l’une avec l’autre même si elles se trouvent aux confins de l’univers ce qui semble non pas nier l’existence de la distance mais rendre cette dernière non pertinente quant à la description de leur état.
Pour les deux particules intriquées l’environnement serait non-local, elles occuperaient mathématiquement le même point.
Lors du Big-bang, naissance de l’univers ou de notre univers, toutes les particules étaient possiblement intriquées et elles se seraient séparées du fait de l’inflation de l’univers (expansion) mais pas désintriquées puisque la distance ne « désintrique » pas.
Ainsi une particule quelconque d’ici, de notre monde, pourrait en théorie avoir son jumeau intriqué ailleurs, à l’autre bout de l’univers.
C’est pourquoi certains formulent l’hypothèse que notre univers, par cette intrication primordiale, correspondrait de fait à une fonction d’onde primordiale.
En ce qui concerne le temps.
Après la structure de la matière, la non séparabilité de l’objet observé et de l’instrument d’observation, l’intrication quantique, il nous reste à voir la question du temps et de la lumière.
Pour un photon qui se déplace à la vitesse de la lumière le temps n’existerait pas vraiment.
La distance entre deux évènements (émission/réception du photon) ou encore l’intervalle d’espace-temps serait égal à zéro. Le photon quand il heurte sa « cible » réalise à ce moment-là une connexion, une interaction.
Il y a une sorte de « pont » instantané qui fait que la source et la « cible » se « touchent ».
Il est frappant de constater que l’intrication (de deux particules) et la lumière (unissant deux particules) représentent deux phénomènes physiques susceptibles d’effacer, dans une certaine mesure, et le temps et l’espace.
La question des constantes physiques (ou le réglage fin de l’univers).
Notre univers et sa « réalité » c’est-à-dire ce qui nous permet d’y vivre est lié à des constantes physiques (universelles). La probabilité pour que ces constantes puissent déterminer un « réel » nous permettant d’y séjourner, comme c’est le cas en ce moment, semblerait, d’après ceux qui ont effectué les simulations, quasiment nulle !
Une variation minime de l’une ou l’autre constante aurait représenté un empêchement radical à la formation d’un univers compatible avec la vie.
Ce qui s’est produit avec le Big-Bang et la formation de notre univers tel qu’il se présente est de l’ordre du pur hasard, d’un « intégral coup de bol », ou de dé (suivant la formulation d’Einstein), d’un « vrai miracle ».
À « un poil près » pas d’eau, pas d’étoiles stables, ni de galaxies, pas plus de carbone pour former la vie, mais des univers dépourvus de structure, de stabilité et finalement de vie.
Pour les physiciens une des seules hypothèses permettant d’éviter de crier au miracle, justement, est de considérer comme étant valide la théorie des multivers. Autrement dit il se formerait une infinité d’univers « stériles » mais parfois, par une chance infinitésimale, émergerait un univers compatible au développement de la vie comme le nôtre.
Ou, autre alternative, une loi physique « unificatrice » inconnue actuellement imposerait de telles constantes.
L’infiniment grand ou le temps ou « à rebours » !
Tout ce que nous observons est dans le passé, dans notre quotidien ce que nous voyons, entendons, sentons, goûtons et percevons est lié au temps que met l’onde (lumineuse – sonore) pour atteindre notre corps et de là au temps que met l’influx nerveux à parcourir notre corps jusqu’à la zone cérébrale dans laquelle les informations sont interprétées et à partir de là conscientisées.
La lune que nous voyons est le reflet de ce qu’elle était il y a 1,28 secondes.
Le soleil que nous voyons est tel qu’il était il y a 8 minutes. Si jamais il s’éteignait la Terre serait plongée dans l’obscurité 8 minutes après son extinction.
Jupiter est à 43-50 minutes-lumière.
Pluton est à 4-5 heures-lumière
Proxima du Centaure, l’étoile la plus proche de nous est à 4,24 années-lumière. En admettant que le télescope spatial James Webb (JWST) observe une planète de cette étoile et y discerne une éventuelle trace de civilisation, cette trace observée serait vieille de 4,24 années.
La galaxie d’Andromède, une des galaxies les plus proches de la nôtre (Voie lactée), est à environ 2,5 millions d’années-lumière.
L’amas de galaxies de la Vierge est à environ 54 millions d’années-lumière.
Les quasars observables, sources d’une énergie prodigieuse au cœur d’une galaxie et à proximité d’un trou noir, sont à des milliard d’années-lumière.
Les galaxies les plus lointaines sont à peu près à des distances de l’ordre de plus de 13 milliards d’années-lumière soit peu de temps après le Big-Bang.
Par exemple la galaxie MOM-z14 est à environ 13,5 milliard d’années-lumière. Elle apparait environ 280 millions d’années après le Big-Bang.
Ces galaxies les plus lointaines marquent la fin de l’âge sombre.
Cet âge sombre qui précède la formation des étoiles et des galaxies est dû aux accumulations de gaz d’hydrogène. On peut situer approximativement cet âge entre 380 000 et quelques centaines de millions d’années après le Big-Bang.
Puis, en remontant le temps toujours, nous avons le fond diffus cosmogonique correspondant à la lumière émise, à partir de 380 000 ans après le Big-Bang, par libération des photons lors de la formation des premiers atomes.
Puis en remontant encore vers l’origine de l’univers, donc dans le temps, avant la formation du fond diffus cosmogonique, nous avons un univers extrêmement chaud et lumineux constitué d’un plasma de noyaux et d’électrons. Cet univers est très lumineux, certes, mais invisible du fait de la captation des photons. Cette phase correspond à un univers opaque s’étalant de 3 minutes après le Big-Bang à 380 000 ans.
On est à 3 minutes après le Big-Bang et l’univers est une « soupe » de noyaux atomiques (noyaux – protons – neutrons).
On se rapproche des 1 seconde après le Big-Bang et là l’univers est constitué d’une soupe non plus de noyaux atomiques mais de particules.
À 10-6 seconde les quarks s’assemblent pour former les neutrons et les protons.
À 10-12 seconde l’univers extrêmement chaud et dense n’est quasiment que de l’énergie, aucune structure n’acquiert de stabilité suffisante pour permettre véritablement la formation de particules.
En termes de dimension cet univers à 10-12 seconde après le Big-Bang aurait un rayon de 7,99 x 1010 m.
À ce temps de 10-12 – 10-10secondes après le Big-Bang on retrouve les 4 forces fondamentales de l’univers : la force nucléaire forte, la force nucléaire faible, la force électromagnétique et la force gravitationnelle.
Puis la force électromagnétique et la force nucléaire faible s’unifient pour donner la force électrofaible.
Puis la force électrofaible et la force nucléaire forte s’unifient à leur tour pour donner la force électronucléaire ou force de grande unification (Trinh Xuan Thuan La plénitude du vide ALBIN MICHEL p. 204).
Cela se produit entre 10-43 et 10-36 seconde après le Big-Bang.
Si on remonte encore un peu on pourrait s’attendre à ce que les 4 forces fondamentales soient unifiées en une super force.
A 10-36 seconde après le Big-Bang l’univers aurait la taille d’un ballon de football.
Et si on remonte encore et encore on arrive au célèbre temps de Planck soit 10-43 seconde après le Big-Bang mais là toutes les lois physiques perdent pied et il ne resterait au temps 0 qu’une colossale force/énergie/densité inimaginable, impensable, extrêmement singulière d’où le nom de « singularité » initiale, pour cette « singularité » à l’origine de notre univers, de notre monde.
De la « singularité initiale ».
Cette « singularité » initiale, singularité à partir de laquelle va se déployer notre univers, reviendrait à un « point » dont, ô paradoxe suprême, la densité, la température, le volume, la courbure de l’espace-temps seraient infinis.
Le volume de cette « entité » est nul, le temps et l’espace n’existent pas vraiment, ils ne se déploieront qu’après une certaine limite (10-36 à 10-32 seconde après le Big-Bang).
En tout cas, là, les mathématiques sont bien plus assurées que les sciences physiques.
Et au bout du compte cette « singularité » initiale pourrait être la marque d’une incomplétude théorique.
De l’infiniment petit au retour de la « singularité ».
Mais qu’est-ce que l’infiniment petit au plan de la physique ?
On part tout d’abord de notre environnement, on est ce « je suis-là » pris dans le temps et l’espace et qui regarde alentour et voit sa télévision, son ordinateur, sa table, sa brosse à dent, bref les objets de notre quotidien, de notre « réel ». Ce « monde » concerne des ordres de grandeur allant, pour schématiser, du mètre au millimètre (10-3 m).
Si l’on souhaite améliorer l’observation de petits objets, grains de sable, insectes, feuilles, etc., il faudra recourir à une loupe.
Ensuite recourir éventuellement à un microscope optique. Ce qui permet déjà, à titre d’exemple, de passer à l’observation d’une bactérie ( 1 µm ou 10-6 m) ou d’une structure de base d’une cellule humaine comme la mitochondrie (0,5 à 1 µm de diamètre).
La limite nous sera imposée par la longueur d’onde de la lumière visible ce qui fait qu’en pratique il sera difficile de descendre en dessous du µm.
Pour franchir la limite et observer dans les franges 10-6 m à 10-9 m il faudra recourir à l’utilisation du microscope électronique (faisceau d’électrons). Ainsi seront visibles les virus mais aussi les éléments des cellules comme membrane cellulaire, noyau, ADN, replis internes des mitochondries, etc.
Pour pousser l’observation du réel après le microscope électronique on pourra recourir, par exemple, au microscope à effet tunnel, qui permettra de « voir » les atomes en utilisant une pointe extrêmement fine produisant un courant dont la mesure donne la distance à l’atome.
On effectue la mesure en permanence, point par point, avec l’aide d’un ordinateur et l’on obtient, in fine, une cartographie (3d) de la surface.
La surface est reconstituée.
On peut comparer ce qui se passe à la lecture en braille, le doigt repère une surface, un relief et le cerveau reconstitue des signes comme des lettres et des mots.
Et en poussant, poussant, on peut reconstruire mathématiquement les structures moléculaires ou en faire des modèles 3d, on peut observer les mouvements des neurotransmetteurs au sein même de la synapse, on peut également observer l’intérieur des protons et des neutrons au moyen d’accélérateurs de particules qui libèrent quarks et bosons lors des collisions de particules.
Il ne s’agit plus là d’images mais de reconstructions, de déductions, à partir des traces générées par les collisions.
Moins on « voit » et plus on interprète, plus on reconstruit.
Et à force de pousser, de pousser et de pousser encore on se retrouve confronté à ce changement de paradigme que représente le monde quantique constitué d’énergie et de probabilités.
Et si d’aventure on poursuit notre chemin vers l’infiniment petit, vers la limite ultime, allez disons-le, osons-le, vers la longueur de Planck (1,6 x 10-35 m, alors là tout s’estompe, toutes les lois et limites deviennent caduques.
L’énergie nécessaire pour avancer un peu plus, pour « voir », devient colossale, la progression vers l’infiniment petit devient aussi problématique que la progression vers l’origine de l’univers et l’on peut même dire que l’on bute sur une « singularité ».
Ce qui semble certain c’est que dans les deux cas, pour les deux « singularités » et l’espace et le temps et la gravité ne peuvent plus être décrits par les théories en cours car celles-ci sont devenues caduques.
L’infiniment grand nous conduit à la « singularité » initiale tandis que l’infiniment petit nous mène à la « singularité » terminale.
Terminale en tout cas en ce qui concerne justement nos théories.
De toute façon que l’on aille vers l’infiniment grand ou l’infiniment petit on butte sur une limite théorique.
Le mythe de Dionysos Zagreus et la croyance en l’immortalité de l’âme.
La fécondation de Perséphone par Zeus et la naissance de Dionysos-Zagreus qui s’ensuit fonde et structure un système de croyances concernant la continuité de la conscience à travers le cycle des morts et des renaissances, mais également assure la jonction le Ciel et les profondeurs de la Terre et la prise en compte, subséquente, des vieilles et très anciennes divinités de la justice divine et de la rétribution.
Ce qui est posé là est le fondement de la croyance en l’immortalité de l’âme et en la certitude qu’une vie humaine est une occasion « offerte » d’évolution, c’est-à-dire en la perspective, de « lâcher » autant que faire se peut la nature titanesque « infernale ».
Et c’est en ce sens que l’on se situe de plein pied dans le registre des conceptions philosophiques de type orphique et pythagoriciennes.
Mais de prime abord qu’est-ce que l’âme ?
Le mot âme vient du latin anima « souffle ».
Elle apparaît le plus souvent à travers les nombreuses cultures comme la part oul’étincelle divine en l’homme : immortelle, transcendante, harmonieuse, orientée vers la vérité, pure conscience, spirituelle, libre, lumineuse, immuable, permanente, symbolique, etc., etc., pour reprendre les qualificatifs les plus fréquemment utilisés à travers les différentes cultures de l’humanité.
Dans notre civilisation occidentale elle est considérée comme « Principe spirituel de l’homme, conçu comme séparable du corps, immortel et jugé par Dieu » (Le Robert). Elle est aussi principe de sensibilité, de conscience morale, d’états de conscience, d’états d’âme, aussi bien pour les individus que pour les groupes humain (même source).
Dans la vision homérique de l’âme celle-ci n’est qu’une sorte d’ombre errante en Hadès, inconsistante, sans force, pâle, et mélancolique. Le sang d’un sacrifice, dont elles sont avides, peut leur redonner, un temps, un peu de vigueur.
Empédocle considère que les âmes, du fait du péché, ou d’une rupture de l’unité primitive avec le divin, chutent et se retrouvent prises dans les rets de la matière.
Pythagore a développé une large conception de la migration des âmes passant successivement par de nombreux corps humains ou animaux.
On suppose que Platon a eu pour maître un philosophe pythagoricien qui aurait été Archytas de Tarente ou Philolaos de Crotone.
Certains ont même affirmé que Pythagore était capable de se remémorer toutes ses précédentes incarnations comme le Bouddha historique, Siddhârta Gautama.
Les Orphiques imaginaient une âme d’origine divine se retrouvant emprisonnée dans le corps, ils s’inspiraient au plan mythique d’Orphée, et ils croyaient en l’immortalité de l’âme et en ses possibilités de transmigration. La purification de l’âme était nécessaire à son salut.
Pour le grand Platon les âmes sont une réalité immortelle et d’essence divine. Elles reviennent sur terre après la mort pour se réincarner en fonctions des mérites cf. le Phédon, le mythe d’Er (La République).
Dans le Phèdre l’âme, lorsqu’elle a ses ailes, contemple les réalités éternelles, elle est parfaite et administre le monde mais dès lors qu’elle les a perdu elle chute jusqu’à ce qu’elle s’agrippe à quelque chose de solide, un corps en l’occurrence, et elle semble se mouvoir de sa propre initiative.
On obtient alors un ensemble, un mixte, mortel, composé d’une âme et d’un corps. Et, imaginons, nous dit Platon, que cette âme se libère de ce corps issu de la terre et qu’elle se fixe non plus à quelque chose de lourd et pesant mais à des entités incorruptibles et éthérées lui permettant de participer, à nouveau, à quelque chose de l’ordre du divin.
Voilà succinctement le cycle cosmique des âmes humaines.
Pour Plotin l’âme est de l’ordre d’une réalité spirituelle en lien avec le principe suprême que représente l’Un, le Nous ou Intellect, l’âme universelle.
On retrouve chez lui la notion de cycle pour l’âme étant donné qu’elle est de l’ordre d’un principe supérieur, qu’elle n’appartient au corps que de façon transitoire.
Le but de l’existence humaine est de réaliser le détachement salutaire afin de pouvoir « réaliser » l’union avec l’Un, avec l’Intellect.
On n’est pas éloigné des thèses de Platon d’autant que Plotin est un des chefs de file de ce que l’on a appelé les Néo-platoniciens.
Et l’on n’est pas éloigné non plus des Orphiques et des Pythagoriciens et des spéculations élaborées dans les Védas et plus particulièrement dans les Upanishads, spéculations en connexion avec le vieux fond indo-européen comme on le verra un peu plus loin.
D’autres encore comme Jamblique ou Proclus suivent la pensée platonicienne sur ses grands cycles cosmique de remontées et de descentes de l’âme.
Dans l’antiquité gréco-romaine toujours les philosophes, notamment stoïciens, ont développé des conceptions plus rationnelles de l’âme avec en particulier cette théorisation du principe supérieur de l’âme ou principe directeur.
Une sorte de dédoublement de l’âme peut être décrit et certains auteurs ont imaginé une « âme » proprement dite correspondant à la description précédente et une autre qui serait, quant à elle, bien plus proche du principe vital.
Aristote est resté plutôt sur une conception plus rationnelle de l’âme s’approchant de celles des Stoïciens même si sa conception de l’« intellect agent » se faufile néanmoins du côté de l’immortalité de l’âme.
Louis Gernet et André Boulanger dans Le génie grec dans la religion parlent, à propos des Orphiques et des Pythagoriciens, de l’exploitation d’ « un très vieux fonds » et d’ « importants fragments de religion populaire et de pensée primitive ».
Mais il faut bien considérer que le vieux fond en question (vieux fonds indo-européen ou vieux fonds primitif) est difficilement distinguable des influences asiatiques par le biais notamment des colonies ioniennes.
Et les influences asiatiques comprennent les Védas, en correspondance justement avec ce vieux fonds indo-européen des régions septentrionales, et le vieux fonds primitif en l’occurrence dravidien des régions eurasiatiques.
Et si l’on parle des Védas et de leur liens fondamentaux avec le vieux fonds indo-européen et donc, de ce fait, de la connexion avec la religion dionysiaque et la mystique orphique et pythagoricienne, on ne pourra guère s’empêcher d’évoquer cette conception de l’âme qui semble bien représenter l’architecture même des croyances en l’immortalité de l’âme.
Alors allons-y !
L’âme pour le Rig Véda représente le principe vital, le Souffle vital, l’énergie vitale, le prâna.
Puis le Souffle devient unificateur, l’atman (âme dans le sens de soi individuel), le centre de l’être, le cœur de la personne.
Puis dans les Upanishad l’atman devient éternelle, immuable, indestructible, pure conscience, distincte du corps, du mental et des sens.
Puis le cœur du Vedanta (Upanishad) enseigne que l’atman, le Soi individuel est en réalité le brahman, la réalité cosmique absolue, c’est-à-dire, en clair, que le soi individuelle réalise ou découvre son identité à la réalité ultime de l’univers.
L’âme, le soi individuel, réalise son « intrication » avec la réalité ultime.
L’illusion ou l’ignorance, avidya, lui fait penser le « réel » comme solide et séparé, c’est la vision titanesque du monde.
L’âme individuelle migre, de par les lois du karma, et se réincarne (Samsara).
C’est la libération, moksha, qui représente véritablement la levée de l’ignorance et de l’illusion, l’effacement de l’ego et la sortie du cycle des morts et des renaissances (Nirvana), c’est la vision de Dionysos-Zagreus le mythe de références des orphiques.
Dans les écrits védiques l’âme est l’oiseau (Hamsa) qui vient de « l’au-delà » et qui recherche sans cesse ses origines, le brahman ou le « Je suis Cela » (Saham).
On retrouve donc bien cette dualité de l’âme individuel qui réalise – ou pas – sa connexion, son intrication, à la réalité ultime du « réel ».
Le centre coïncide au Centre – ou pas !
« … Cette vérité est secrète,
(…) Elle est la connaissance vraie
de l’Oiseau migrateur,
et par elle on obtient
d’être libre à jamais !
Je vais donc te dire
ce qu’est cette doctrine
et ce qu’est l’oiseau suprême
en répétant sans cesse
« L’Oiseau ! l’Oiseau ! »
Il entre en tous les êtres,
l’Oiseau migrateur,
et devient présent en eux
comme le feu dans le bois de friction
comme l’huile dans le sésame ;
Savoir cela c’est vaincre la mort »
(Hamsa Upanisad – upanishads du yoga – idées gallimard
Cela représente la matrice même, au plan mythique, de la conception en l’immortalité de l’âme que l’on va retrouver dans moulte cultures à travers le monde et particulièrement à travers celles appartenant au vieux fond indo-européen et tout spécialement dans les conceptions orphiques et pythagoriciennes comme énoncé à plusieurs reprises déjà.
Mais cette âme qui, pour les religions, est cette entité « immatérielle et transcendante », cette « étincelle de vie », ce « Souffle divin » se réduit progressivement pour la science en un objet d’étude qui est la psychologie, logos ou discours sur psyché, pour finalement se cristalliser sur le concept de conscience.
Conscience sous-tendue par le substratum anatomique neuronale à l’origine de l’activité biochimique du cerveau.
Mais à côté de cette « âme » des religions la pensée dite primitive a pu concevoir une « âme » plus « matérielle » concernant, certes, l’être humain mais également les animaux et les végétaux ainsi que des entités naturelles comme les cours d’eau, les minéraux, etc.
Selon ces représentations la spécificité de cette « âme » dite des « Primitifs », fondement de l’animisme, serait d’être, à l’encontre de l’ « âme » céleste des religions, plus en lien avec l’intimité même des processus naturels de la matière, du « réel ».
Cette matière qui représente la solidité, la dureté, la force, la masse, la puissance serait donc susceptible, en son sein, en son cœur, d’abriter, selon d’immémoriales conceptions, un espace pouvant recueillir une « âme » ou entité conçue comme un vaste réseau susceptible d’interagir avec le « réel » et ses processus.
Et l’on peut rapprocher de cette façon de voir d’autres cultes ou croyances comme le « culte des morts » ou le « culte des ancêtres ».
Mais pour schématiser on pourrait reconnaitre à la croyance en l’âme des religions une référence au niveau de la transcendance ou de l’ultime du cosmos (singularité) tandis que la croyance en l’âme des animistes relèverait plutôt du niveau de l’immanence ou de l’ultime de l’infiniment petit (singularité).
Mais cela est certes caricatural l’âme pour les animistes pouvant être conçue comme traversant le monde et impliquée dans un cosmos aussi bien transcendant qu’immanent, ou intriquée à une « singularité » comme à une autre.
Cette conception de l’animisme questionne notre compréhension de la conscience car si les divers éléments du monde naturel (êtres humains, animaux, végétaux, minéraux et autres) sont à même de manifester un tel niveau d’interactions et de « présences » alors peut-être que la conscience doit être considérée comme une propriété fondamentale du « réel ».
Certains physiciens sont allé dans ce sens avec notamment Roger Penrose qui parle de la conscience comme d’une propriété fondamentale de l’univers, Wolfgang Pauli (analysé par Jung) évoque un arrière-fond commun au mental et au physique, Henri Stapp parle des liens probables entre mécanique quantique et conscience.
Pour en revenir à Roger Penrose, qui a travaillé notamment avec Stephen Hawking sur les trous noirs, la conscience ne serait pas réductible à l’activité cérébrale mais pourrait être conçue comme impliquant des phénomènes physiques, non connus à ce jour, en lien avec la mécanique quantique. Il a développé une théorie selon laquelle la conscience émergerait de phénomènes quantiques à l’œuvre au sein des microstructures neuronales.
De plus Penrose, ainsi que le co-auteur de son article (Stuart Hameroff), imaginent cette conscience comme liée aux structures fondamentales de l’espace-temps.
Existerait-il un lien entre les microstructures fondamentales des neurones et les structures fondamentales de l’univers ?
On aimerait le penser, certes, mais les ordres de grandeur interdisent pour l’instant de pousser le raisonnement.
Mais l’hypothèse selon laquelle le substratum cérébral, neuronal, rejoindrait le substratum physique de la matière en général et de l’infiniment petit en particulier pourrait être explicatif d’une certaine façon de concevoir le monde propre à l’Inde et notamment quand il s’agit d’évoquer le Samsara et le Samskara.
Samsara, Samskara : un substrat commun ?
Le Samsara représente le cycle des morts et des renaissances.
Il est important pour nous dans la mesure où nous abordons, à partir du mythe de Dionysos-Zagreus, la question de l’immortalité de l’âme mais aussi de la rétribution (Justice) et de l’enchaînement des morts et des renaissances.
Le Samskara, quant à lui, concerne les « empreintes » c’est-à-dire les traces laissées par nos actes, pensées et paroles.
Pour l’Inde le Samskara est ce qui survit, il y aurait conservation de l’information, et, en cas de destruction du corps physique, cette survivance conditionnerait une prochaine étape du cycle soit une nouvelle incarnation.
Dans la perspective de l’absence de destruction du corps physique le Samskara se maintiendrait et conditionnerait, non une nouvelle incarnation, mais une « évolution » du processus psychique.
Il y aurait un « continuum » entre les existences comme entre les pensées.
La loi de causalité ferait que les « déformations » créés seraient du même ordre qu’il s’agisse de pensées se transformant en d’autres pensées ou qu’il s’agisse d’une existence se métamorphosant en une autre existence.
Ainsi que ce soit à travers le flux des « existences » ou à travers celui de nos « moments existentiels » ou « représentations » il y aurait continuité.
Et ce serait le même processus, la même loi, qui ferait justement la continuité d’une existence à l’autre ou d’une représentation à l’autre.
Il est important de considérer ces phénomènes en tant que flux d’énergie.
Le phénomène « idée » ou « existence » créerait une sorte de « « pli » ou de « courbe » ou de « trace » et ce serait ce « pli », cette « courbe », cette « trace » qui creuserait le « substrat », quelle que soit la théorie physique permettant de le comprendre (mécanique quantique, théorie de la relativité ou modèle plus global à venir), et qui déterminerait la suite phénoménale sous forme de l’ « idée » suivante,… de l’ « existence » suivant.
L’ « idée » suivante, comme l’ « existence » suivante seraient ainsi conditionnées par un phénomène du même type.
Et dans les deux cas se serait un processus de finitude, d’ « épuisement absolu » qui conditionnerait la suite ou plus exactement la qualité de la suite, la possibilité offerte de rectification.
Essai de synthèse et considérations éthique.
Il est bien évident qu’il ne peut y avoir de correspondances strictes entre les domaines de la physique, de la mythologie et de la religion.
Le but de cette réflexion, à partir du mythe de Dionysos-Zagreus, est de montrer à quel point, la thématique philosophique qui en ressort devient de fait une question majeure au plan de l’éthique.
Le volet de la mythologie grecque concernant les divinités de la terre, divinités chtoniennes en l’occurrence, traitent en particulier de la justice divine, de la juste rétribution.
Cet enseignement réalise un pont entre les êtres qui viennent au monde et ceux qui ont vécu précédemment.
La nouvelle incarnation est nécessaire pour purger, pour régler, pour payer, pour dépasser, pour expier, etc.
Cela est en correspondance avec la notion de karma extrême-oriental (bouddhisme, hindouisme, jaïnisme).
Mais on retrouve l’idée plus ou moins bien formulée en ce sens dans nombre de cultures et traditions.
En Égypte ancienne c’est Maât qui pèse le cœur afin d’évaluer les mérites ou les fautes non pas dans une autre existence, au sens Indien du terme, mais plutôt dans une sorte d’ « au-delà » de monde idéal ou divin (le Champ des Roseaux).
En Chine antérieure au Bouddhisme les mérites amènent des bénédictions qui rejaillissent dans l’existence présente mais aussi sur les proches.
Dans le zoroastrisme l’âme est jugée et selon le verdict elle va au paradis (Maison du Chant) ou non (Maison du Mensonge).
Dans le Judaïsme les justes se constituent « un vêtement splendide dans l’autre monde ». « Nos maîtres nous ont enseigné : Les Justes sont heureux car leurs jours sont sans taches et subsistent pour le monde à venir ; ainsi après la mort, les jours sont assemblés pour former un habit de splendeur, et ainsi vêtus, ils ont l’honneur de gouter aux délices du monde futur et ils sont destinés à recevoir la nouvelle vie » (Le Zohar Le Livre de la splendeur Extraits choisis par Gershom Scholem Sagesse p. 62 et 63).
Pour les peuples nordiques le destin est tissé par les actions passées et les Nornes qui filent la destinée ressemblent étrangement aux Moires grecques.
Dans de nombreuses traditions africaines on est plutôt dans le registre du « culte des ancêtres » et des esprits qu’il est impératif de respecter. Les fautes morales peuvent rompre l’équilibre et l’harmonie générale et appeler parfois à rétribution et nouvelle incarnation.
Dionysos-Zagreus, dit le premier Dionysos, fils de Zeus et de Perséphone, représente, quant à lui, un être ayant la capacité de véritablement unifier sa vision du monde. Et ce qu’il contemple est un univers parfaitement cohérent dans lequel rien n’est isolé, retranché, séparé. Bien au contraire les connexions, les interactions, les intrications, les partages existent à tous les niveaux, à tous les étages, dans toutes les parties de cet ensemble pour lequel finissent par s’estomper et les clivages, et les oppositions et les conflits.
Aucun sous-ensemble pour se dresser contre un autre sous-ensemble dans la mesure où cela n’a plus de sens, chacun participe des mêmes valeurs fondamentales. La guerre est devenue obsolète les totems des uns et des autres sont dorénavant dressés dans la même direction.
Le meurtre ne reste plus local et où qu’il soit commis il ébranle l’ensemble de la structure et provoque des ondes qui se propagent dans toutes les directions de l’espace et du temps.
Cette vision est évocatrice de la conception du Sphaïros d’Empédocle.
En effet pour ce dernier l’univers est composé de deux forces qui s’opposent : l’Amour comme force unificatrice et la Haine (Discorde) qui désunit, qui sépare.
Plus l’amour devient prépondérant et plus les quatre éléments fondamentaux (feu, air, eau terre) se mêlent harmonieusement au point que lorsque Amour domine totalement ces quatre éléments constituent une unité parfaite nommée par Empédocle Sphaïros.
Quand cet équilibre se rompt, quand les forces dissolvantes reprennent de la vigueur, alors inexorablement les éléments se séparent, l’univers se fragmente.
Cette évolution est cyclique et il y a alternance des phases d’union et de désunion.
Cela évoque également la métaphysique indienne du Samkhya avec l’opposition plus ou moins continue de Purusha et de Prakriti.
Purusha est stable quand les trois gunas sont en équilibre mais lorsque l’équilibre est rompu, le monde, maya, se manifeste.
Mais revenons à Zagreus et à Héra, la femme de Zeus, déesse jalouse, qui ne peut supporter l’idée de l’existence de Zagreus pas plus que de cette vision du monde si étrange qu’il semble vouloir colporter.
Elle mandate les Titans, ces créatures aussi violentes que massives, d’assurer sa vengeance et de le faire disparaitre.
Ils se saisissent de lui, et lui montrent, par le biais du miroir qu’ils lui tendent, que le monde n’est pas, comme il le croit dans son erreur, unifié mais bien au contraire fondamentalement morcelé.
Tu vois », hurlent-ils grimaçants, le monde n’est pas « ouvert » mais « fermé ».
Et rajoutant à la démonstration les actes ils le fragmentent, le démembrent et le mangent.
A noter que le démembrement de Zagreus évoque celui qui attendait le roi-sacré, le fils/amant de la déesse-mère, de la protohistoire.
D’un côté le fils était sacrifié, morcelé, mis au chaudron puis dévoré dans un contexte orgiaque.
De l’autre les hommes, on pourrait dire les Titans, le dévorant, récupéraient ainsi de sa puissance magique et de son pouvoir et s’orientaient vers la fraternité et la vie sociale.
Mais nous sommes dans le registre des divinités maternelles, déesses de la fertilité, et le but est donc pour le peuple la sexualité reproductive et pour le fils/amant la mort par le sacrifice (métaphore du retour in-utero).
Dans la vision mystique orphique nous sommes dans le registre des divinités paternelles et le paradis n’est plus le retour in-utero, par la castration (dédifférenciation), par la mort, mais bien au contraire par l’accès au paradis (des pères).
Dans un cas il s’agirait du retour fantasmatique dans la matrice maternelle, dans la Totalité.
Dans l’autre cas il s’agirait plutôt de l’identification au père, ou du moins de la réalisation de la triangulation Mère – Moi – Père.
Mais le mysticisme recèle en lui, quand même, quelque chose de l’ordre du deux, du double et peut quelque part représenter une sorte de refus « suspect » de la triangulation.
C’est pourquoi il a été combattu avec force, pour ne pas dire avec rage dans quasiment toutes les religions patriarcales, religions du livre.
Combattre l’hérésie était façon de combattre le mysticisme et le danger qu’il pouvait représenter pour l’appareil ecclésiastique.
En tout cas Zagreus semble représenter une transition dans le développement des conceptions religieuses : Terre/Mère – Roi sacré – Ciel/Père – Zagreus – Considérations sotériologiques (salut de l’âme).
On retrouve bien les deux paradigmes antagonistes de la notion de paradis :
L’un qui serait archaïque, imaginaire, fusionnel, et qui représenterait une revendication éminemment régressive de la Totalité et du retour in-utero (paradis perdu).
Et l’autre qui représenterait le monde symbolique et la loi de fonctionnement psychique (Loi).
La physique, quant à elle, nous montre que la « matérialité » du monde n’est valide qu’à une certaine échelle, validité qui s’estompe bien vite en changeant de barreau.
Cette échelle finalement serait-elle celle de l’illusion, de l’ignorance ?
Serait-ce l’explication de l’émergence de ces forces titanesques qui poussent au sacrifice du fils œdipien, qui forgent une masculinité terrifiante, hyperviolente, correspondant aux hommes nés de la terre (spartoi) qui doivent assurer la reproduction des tribus, des ethnies, ainsi que la sauvegarde coûte que coûte de cette vision du monde.
Mais ce projet a besoin, pour être viable, d’une croyance absolue en un monde densifié et cloisonné.
Les meurtres et génocides perpétués n’ont pas de résonnances ou de correspondances, ils sont « fixés là » et n’existent plus une fois les témoins oculaires éliminés, ils s’effacent, ils disparaissent, ils se résorbent dans un coin de l’espace-temps en toute impunité.
Mais ce modèle s’effrite la physique ne va plus dans le sens d’un monde séparé, bien au contraire, car celui qui émerge révèle chaque jour un peu plus, pour certains, sa cohérence, son harmonie, son unité.
Plus avance la science et plus le modèle du Sphaïros d’Empédocle nous interpelle.
Chaque jour qui passe rend le choix de la violence et du meurtre plus risqué au plan des fins dernières.
Chaque jour qui passe devrait nous faire choisir un monde qui, rédhibitoire à la violence, nous amènerait vers la lumière, vers la joie, vers la jouissance (jouir du sens).
Jouir du sens étant, non pas revenir à la mystique, certes, mais accepter vraiment la Réalité.
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Cycle de Dionysos :
– Dionysos et ses fondamentaux mythologiques.
– Dionysos et la ville de Thèbes.
– Les amours de Zeus et Sémélé et l’avènement de Dionysos.
– Les implications psychologiques des amours de Zeus et Sémélé.
– Dionysos dans le monde (équivalents religieux).
– Dionysos-Zagreus, le premier Dionysos, et la croyance en l’immortalité de l’âme.
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