La question de la genèse de la représentation mentale (re-présentation) ou l’origine de la pensée.
Question qui jouxte celle du « bon objet interne » dont le concept nous vient de Melanie Klein.
Le nourrisson attend, il attend un soin, un sein, un soutien, ou un geste ou un bain etc. Cette attente peut être rapidement de l’ordre du tragique, elle se dirige de plus en plus vite, et au fur et à mesure qu’elle n’est pas comblée, vers l’effroyable, le catastrophique, l’apocalyptique, le cataclysmique.
Mais dans le meilleur des cas cette attente, assez vite, voit arriver la réponse, la bonne réponse. Il y a une succession d’attentes suivies d’une succession de bonnes réponses. Petit à petit se forge un sentiment d’adéquation entre l’attente, c’est-à-dire ce qui est ressenti à l’intérieur du corps, et la réponse de l’environnement, la réponse du réel.
Il y a adéquation entre le besoin et le réel.
Il y a adéquation entre ce qui est ressenti de l’intérieur et ce qui vient de l’extérieur et qui justement apaise.
Là, survient, encore une fois petit à petit, un sentiment de liaison, un sentiment de juste progression, un sentiment de continuité, là, prend naissance petit à petit le sentiment de la présence du sens.
Là, il y a une ébauche de l’intégration dans laquelle va s’originer la question de la Réalité.
Il y a un passage de temps qui amène la résolution des tensions parce qu’il y a adaptation, parce qu’il y a adéquation, parce qu’il y a liaison !
Quand l’enfant prend l’habitude de cette adéquation-là, forcément un sentiment de confiance se fonde en lui, on peut dire alors que le « bon objet interne » se constitue.
Et le « bon objet interne » se constitue par ce que l’enfant, de par cette adéquation-là, se sent aimé, et se sentant aimé, il s’aime !
La question de la constitution du « bon objet interne » est donc indissociable de la question narcissique, du moins elle est indissociable d’une bonne assise narcissique.
Et cette constitution va de pair avec la naissance du sentiment de sens et de réalité.
« Je ne suis pas confronté à un réel anarchique et dénué de sens (ce qui serait le fondement psychologique du nihilisme), non, car tout ce qui se présente à moi aboutit à quelque chose de bon et de juste ! ».
La mère est bonne, le réel est bon, l’environnement également.
Et la mère est « bonne » parce qu’elle est dans la réalité, elle connaît elle-même l’adéquation.
Et la mère est bonne parce qu’elle est « bien ».
Pourquoi la mère est-elle « bien » ?
Elle est « bien » parce que le réel est bon, rassurant et sécurisant pour elle.
Et le réel est rassurant pour elle parce qu’affectivement (et certainement aussi sexuellement) elle est comblée, parce que matériellement elle a tout ce qui lui faut et parce qu’elle peut se consacrer tout entière à son enfant, être attention constante, extrême vigilance et sollicitude.
C’est là que se fonde la question d’un réel qui, véritablement, est de l’ordre de la réalité. Une femme comblée affectivement et sexuellement par son mari, ou autre, vivant dans un environnement confortable et adapté, sans souci d’aucune sorte et notamment sans souci matériel, cette femme étant indemne de troubles psychique et bien inscrite dans la réalité, cette femme, disons-nous, va probablement fournir à son enfant un réel valable, un réel structuré derrière lequel l’enfant va pouvoir pressentir quelque chose de l’ordre de la réalité.
Mais il y a un autre aspect fondamental de la réalité qu’il faudra aborder plus tard après avoir envisagé ce qui se passe quand justement le « bon objet interne » ne peut se constituer.
Donc revenons à cette attente, terrible attente, attente dont le nourrisson ne sait même pas qu’il s’agit d’une attente !
Quel effroi, quel désespoir, que de terribles sensations, et toujours rien !
Rien, rien de rien, infinie tragédie. Rien ne se présente, alors dans un ultime effort pour ne pas « mourir » ou pour ne pas « succomber » à cet océan de détresse il se met à se « re-présenter » ce que confusément il attend. Mais cela tout enfant doit certainement le faire car c’est là que réside l’origine des représentations mentales, l’origine de la pensée. Se représenter le réel, se représenter l’objet de son besoin !
Mais lui, il se le représente, il se le représente encore et encore, il l’hallucine tant et plus, mais toujours rien ! Comment voir dès lors la réalité ou comment accepter la réalité ?
Il s’accroche à l’hallucination, mieux vaut l’illusion que rien, mieux vaut le rêve que la mort, mieux vaut le phantasme que la réalité.
Mais alors comment accéder au désir, comment désirer ?
Normalement l’enfant a un besoin, il attend, il aspire, il se « re-présente » l’objet et l’objet survient. « Mais que je suis puissant ou tout puissant », peut-il se dire, « je veux, j’aspire, je me re-présente et j’obtiens ! » Quelle intense jubilation, quel intense sentiment d’omnipotence. L’enfant doit pouvoir vivre cela, il doit pouvoir passer cette phase-là, dite phase d’« omnipotence infantile », il doit pouvoir la vivre pleinement pour pouvoir la dépasser totalement. Ce qui lui en restera ne sera ni plus ni moins que la capacité à penser.
Revenons à l’enfant qui vit l’inadéquation, qui ne peut constituer le « bon objet interne ». Il se le re-présente tant et plus, il l’hallucine et rien ne survient. Le « chemin » ne peut être vu, le cheminement ne peut être conçu, la réalité ne peut être appréhendée, mais surtout la réalité ne pourra être acceptée. La réalité est trop frustrante.
L’enfant va se « river » dans le « collage » au réel, il va demeurer dans la saisie, dans l’attachement. Il va à jamais tenter de se fondre, de faire corps, de constituer une totalité avec ce qui est si profondément insaisissable.
Autrement dit l’enfant normalement attend, puis il se « re-présente » l’objet, puis l’objet survient confortant sa jubilation et son sentiment d’amour propre, puis l’enfant apprend à se dessaisir de sa « re-présentation », il apprend naturellement à se « détacher » psychiquement, il entrevoit tout simplement ce qui est de l’ordre de la fonction symbolique.
Donc il attend, il se « re-présente » l’objet de son besoin, il « voit » dans le réel l’objet de son besoin, il se détache alors de la « re-présentation » pour passer à un autre besoin à se « re-présenter » et ainsi il accède au « chemin » cheminement de la pensée, il accède au sens, et accédant au sens il sait dès lors ce que signifie « bon objet interne ».
Ainsi ce qu’il apprend de fondamental de cette adéquation c’est la capacité à se détacher et à passer à autre chose. Cela représente un aspect incontournable de la réalité.
L’autre aspect fondamental de la réalité réside dans la fonction paternelle qui vient symboliser un tiers venant s’interposer entre la mère et l’enfant. Autrement dit la fonction paternelle ou fonction symbolique vient permettre à l’enfant de se différencier, de s’autonomiser, d’assurer en fait sa sexuation, en se séparant de sa mère. Ce mouvement est concomitant d’un détournement de regard de la mère vers le père, ou du moins vers son objet d’amour.
Là, bien sûr, l’enfant doit sentir l’amour de sa mère pour son père, ou du moins pour le tiers.
Car l’enfant est pris, après le traumatisme de la naissance, dans un fantasme archaïque très fort de fusion avec la mère. Il cherche à recréer la totalité qu’il a vécu avec elle.
C’est ce que l’on va appeler le « fantasme fondamental de fusion ».
L’enfant veut faire un Tout avec sa mère. S’il y a de l’adéquation l’enfant ira dans le sens de l’atténuation de ce fantasme fondamental de fusion, il ira dans le sens de la réalité, de l’émancipation, de l’autonomisation, de la différenciation, de l’altérité (de l’autre), de la sexuation.
S’il n’y a pas d’adéquation il vivra l’intensification de ce fantasme de fusion, il restera captif, enfermé, dans la caverne, dans le trou. Il restera dans la captation imaginaire.
Les métaphores de caverne, de trou venant signifier l’intensité du fantasme de fusion au point peut-être de revenir in-utéro, c’est à dire de revenir absolument et radicalement à la totalité originelle (Totalité).
Donc la réalité comprend essentiellement deux courants : l’un émerge de la succession des bonnes réponses aux besoins de l’enfant, l’autre se constitue dans la progression d’un processus de séparation d’avec la mère, et le signifiant majeur de ce processus est bien sûr le père en tant que tiers.
On peut donc dire et non pas comme Descartes : « je pense donc je suis » mais bien plutôt : « je suis donc je pense ».
Et le suis en question faisant référence à la possible suite des représentations…
Et l’acquisition de cette suite, de ce suis, amène bien sûr à l’être.
Car penser véritablement et authentiquement, comme dirait ce bon Parménide, procède de être.
Et quand on est, on a la Vie (vie psychique), on Pense, on Désire.
—
Écrits en rapport :
– Amphiaraos ou la divination par les rêves.
– Symbolisation et Préconscient.
– Le silence dans la perspective du dit, de l’inter-dit et de la fonction de penser.
– Conscience et capacité d’abstraction.
– A propos de l’image ou du symbole.
– Loi et limpidité de la représentation.
– Représentation de « Dieu » et blasphème.
– De la liaison des représentations.
– Juste d’une représentation à l’autre !
– De la pensée « non-objective » au sens des Stoïciens.
– De la dialectique Conscient/Inconscient.