
Dionysos et le culte Thrace de Sabazios.
Les équivalents de Dionysos dans le vieux fond indo-européen.
Les correspondances de Dionysos dans le monde hébraïque.
Les correspondances du culte dionysiaque avec le shivaïsme.
Les correspondances de Dionysos avec le Soma des religions extrême-orientales.
Correspondances du dionysisme avec le Taoïsme.
Correspondances du culte dionysiaque avec les principaux courants religieux du monde.
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Le culte de Dionysos ou Bacchus (Βάϰχος), en Grèce, également assimilé au vieux dieu italique Liber Pater, s’est particulièrement agrégé d’anciens cultes originaires d’Asie Mineure et dont notamment celui de Sabazios, dieu Thrace mais apparenté à un dieu de Phrygie.
Le culte Thrace de Sabazios tel qu’il fut connu des Grecs.

Célébré en Thrace, en l’honneur de Cybèle, il était manifestement de type orgiastique, il se déroulait dans l’obscurité des montagnes « à la lumière incertaine des flambeaux. Une musique bruyante se faisait entendre : sons éclatants de chaudrons d’airain, sourd tonnerre de grosses cymbales et mêlés à tout cela, les accords profonds des flûtes « qui invitent à la folie »… « La violence de la danse… » non point « le mouvement de danse mesurée qu’exécutaient les Grecs d’Homère quand ils chantaient le péan, mais une danse circulaire, furieuse, tourbillonnante, échevelée, dans laquelle la foule enthousiaste franchissait les pentes des montagnes. C’étaient surtout des femmes qui se livraient à ces danses désordonnées et épuisantes ; leur costume était étrange : elles portaient des « bessares », longs vêtements flottants, faits à ce qu’il semble de peaux de renards ; par là-dessus des peaux de chevreuils, et probablement sur la tête des cornes (…) les mains tenaient des serpents, reptiles consacrés à Sabazios ; elles brandissaient des poignards ou des thyrses dont les pointes étaient cachées sous des touffes de lierre. »
Rohde E. nous fait une description impressionnante (Psyché ou Le culte de l’âme chez les Grecs et leur croyance en l’immortalité Payot, Paris p. 270-271) de cette ambiance exaltée culminant dans cette « folie sacrée » pouvant se résoudre, entre autres, dans le massacre des animaux, mis en pièces, déchirés à pleins dents, dévorés crus.
Et se surajoutant à ces évocations concernant l’omophagie les poètes ont parlé de l’extraordinaire surexcitation, de la mania, de l’extase, de la folie, de la violence inouïe, concomitamment à la disparition ou à l’épiphanie du dieu.
La consommation de toxiques et l’ivresse qui s’en suivait, les masques créant l’anonymat, la désinhibition profonde, tout cela permettait en toute liberté les rencontres sexuelles.
Tout était conçu pour provoquer cette frénésie sexuelle, mais quoi de plus normal puisque nous nous situons là pleinement sous les auspices de Cybèle, la déesse de la fertilité, dont le culte a pour mission essentielle de faciliter la reproduction des peuples. On n’est pas très loin du « Croissez et multipliez ! » de l’Ancien Testament.
Et le sang versé, le sang aspergé (sacrifices d’animaux, omophagie, poignards) semble être un élément d’importance pour donner un regain de vitalité par-delà les effets supposés de la régénération, de la revitalisation et de la protection (Taurobole dans l’Antiquité).
Le masochisme de certains, leurs mutilations, l’aspersion de leur sang, étaient susceptibles de majorer considérablement l’activité sexuelle des participants.
Ainsi le masochisme, la passivité et la régression massive des uns, prêtres de Cybèle en l’occurrence, alimentaient la génitalité des autres.
Ce phénomène était un rappel, en quelque sorte, du sacrifice du roi sacré de la protohistoire, de son démembrement et de sa consommation rituelle par la communauté des fidèles au cours, déjà là, d’un phénomène orgiastique.
Et cela semble s’approcher, en outre, de la description faite par Freud du « père de la horde primitive », de son meurtre par ses fils et de la consommation de son corps au cours du repas dit « totémique ».
Les équivalents de Dionysos dans le vieux fond Indo-européen.
Si la plupart des dieux du panthéon grec sont assimilables aux dieux indo-européens, soit par la linguistique soit par la fonction, il est revanche plus difficile de faire de tels rapprochement en ce qui concerne Dionysos.
Zeus représente le cas le plus typique d’assimilation tant au plan linguistique que fonctionnel
Avec la correspondance Zeus pour Dyeus ph2ter le « Père-Ciel Lumineux ».
Autre exemple avec la déesse grecque Hestia (Vesta en latin) en correspondance avec le mot indo-européen westa (foyer).
En ce qui concerne le dieu grec Poséidon la correspondance au dieu indo-européen se fait par Neptune l’équivalent latin de Poséidon. Et Neptune est en rapport linguistique avec neptu « eaux humidité » et la fonction à la fois faite de « eaux dangereuses », de « divinité des chevaux » et « d’aspects telluriques ».
Mais le plus intéressant est que Neptune, Neptunus, correspond à un fond linguistique indo-européen encore plus ancien que Poséidon. Il est en correspondance avec le dieu indo-européen « H2epom Nepots » soit le « Neveu/Descendant des Eaux ».
On comprend ainsi pourquoi la correspondance linguistique pour Poséidon passe en fait par Neptune (neptu).
Pour les autres dieux grecs la similitude avec les dieux indo-européens s’établit essentiellement sur le plan de la fonctionnalité.
L’origine du nom de Dionysos, Di-wo-nu-so, est pré-grecque, plus exactement mycénienne et en linéaire B, on ne peut donc parler d’une origine indo-européenne hormis cependant le « Diwo » référence claire à la racine indo-européenne Dieu/Dyeu « Ciel lumineux ».
En tout état de cause c’est par ses fonctionnalités mythiques que Dionysos peut être assimilé à des divinités indo-européennes équivalentes comme par exemple le dieu indo-iranien de l’extase et de la fureur sacrée Haoma (pendant du Soma indien), ou du dieu de la folie sacrée pré-germanique Odin, ou encore les dieux jumeaux initiatiques ou Dioscures (Asvin indiens) en rapport avec les rites de passage de l’adolescence.

Et nous ne sommes pas très loin des divinités du cycle de la végétation comme Attis et Adonis qui, sacrifiés, renaissent périodiquement.
On peut assimiler Dionysos au dieu égyptien Osiris (dieu de la végétation, dont le culte est particulièrement orienté vers le cycle des morts et des renaissances), et le dieu sumérien Tammouz (cycle de la végétation, prototype du « dieu mourant et renaissant »). Mais nous ne sommes pas dans le registre des divinités indo-européennes.
En Grèce nous avons le Dionysos orphique Zagreus, dieu chtonien, fils de Zeus et de Perséphone, destiné par Zeus à régner sur l’Olympe, persécuté par Héra toujours aussi jalouse, dépecé, mis au chaudron et dévoré par les Titans, sauf le cœur, à l’instigation d’Héra.

Athéna récupère le cœur (l’essence du dieu), l’apporte à Zeus qui l’avale dans la perspective de faire renaitre le dieu.
Les Titans sont foudroyés par Zeus et donc réduits en cendres et de ces cendres mêlées de terre Zeus va créer l’être humain à double nature ; nature titanesque (faite de violence) du fait des cendres des Titans, nature dionysiaque (faite d’amour), du fait que les Titans ont dévoré Dionysos-Zagreus (sauf le cœur).
L’origine du dieu est grecque mais non indo-européenne dans le sens où bien que le grec soit une langue indo-européenne on ne retrouve pas d’équivalents linguistiques « évidents » dans les autres langues indo-européennes.
Zagreus représente le premier Dionysos.
Puis lorsque Zeus féconde Sémélé, il la féconde à partir de cette essence de Zagreus ce qui explique que l’enfant à naitre est porteur de l’âme du premier Dionysos.
Les correspondances de Dionysos dans le monde hébraïque.
Le mythe de la création de Thèbes, la ville qui a vu la naissance de Dionysos, ville fondée par Cadmos, fils d’Agénor, d’origine phénicienne, donc sémitique probable, introducteur en Grèce de l’alphabet, nous montre à l’évidence les liens entre le monde sémitique et le culte dionysiaque.
Cela ne fait que confirmer les nombreuses hypothèses formulées quant à la proximité géographique, historique, culturelle, symbolique entre les cultes de Yahvé et de Dionysos.
Le dieu sumérien, donc sémitique, Tammouz, est au cœur des intersections significatives et religieuses concernant cycle des saisons, cycle de la végétation, cycle des morts et renaissances, enthousiasme et fertilité.
Nous avons une véritable constellation des « dieux mourants et renaissants » ayant marqué la même région et allant de Tammouz à Adonis, Osiris et Dionysos.
De plus à l’époque grecque classique de nombreux rapprochement ont été faits, notamment par des juifs hellénisés, entre le dieu des juifs et Dionysos.
D’autre part l’Arche d’Alliance, dans le Saint des Saints si représentatif de la Loi, a eu contenu les Tables de la Loi, justement, un vase de manna et le bâton fleuri d’Aaron.
Le vase de manna attestait de la toute-puissance de Dieu capable de subvenir aux besoins de son peuple (manne céleste) et le bâton fleuri d’Aaron ou verge d’Aaron, portant fleurs et amandes attestait quant à lui du retour périodique de la vie et de la fertilité.
Martin Schultze a pu dire que « le terme de nysos » désignait non pas « fils » ou pays merveilleux mais « le nes, qui désignait, par exemple, le grand bâton miraculeux de Moïse autour duquel s’enroulait le grand serpent de bronze » (Dictionnaire universel Dieux, Déesses, Démons sous la direction de Patrick Jean-Baptiste – Dionysos p. 232).

D’autre part il est attesté que la consommation de vin a pu faire, en des temps reculés, partie du culte de Yahvé.
Les correspondances du culte dionysiaque avec le Shivaïsme.
En Inde on a bien sûr le dieu Shiva dont le culte présente des caractéristiques communes à celui de Dionysos.
Essentiellement Shiva est une divinité de la Nature sauvage des montagnes et des forêts, il représente une énergie vitale indomptée, pouvant dépasser les normes, il est le phallus sacré, le lingam.
Et l’on retrouve en son culte les fondamentaux du dionysisme avec le dépassement de la rationalité, la danse, la transe, l’extase, la possession, la transformation avec des pratiques érotico-sacrées ayant pour nom tantrisme et correspondant à une conception cosmique de la fécondité.

Mais ce qui est particulièrement intéressant c’est que le shivaïsme est une religion protohistorique c’est-à-dire qu’elle s’étend d’une période allant de la préhistoire à la période historique. Et cette période est antérieure aux Védas. Et non seulement elle est antérieure aux Véda, donc préaryenne, mais elle est également antérieure au monde grec tel que l’on se le représente.
On peut même imaginer que le dionysisme ne représenterait que la survivance européenne de cette même religion archaïque.
Il semblerait donc que le shivaïsme n’aurait été intégré que tardivement au corpus védique indo-aryen.
Le vieux fond indo-européen correspond à des entités culturelles (IVe – IIIe s. avant Jésus-Christ) qui ont migrées, des régions situées au nord de la mer Noire, soit vers l’ouest et donc le continent européen soit vers le sud ; Iran et sous-continent indien.
C’est ce vieux fond indo-européen qui a donné naissance au védisme et à ses hymnes écrits en sanskrit.
Et antérieurement à ce vieux fond indo-européen aurait existé un très vieux fond préaryen, donc non indo-européen, chamano-yoguique duquel Shiva semble avoir véritablement émergé.
Et ce vieux fond préaryen et pré indo-européen semblerait pouvoir coïncider avec le vieux fond dravidien (civilisation de l’Indus – Mohenjo-Daro – Pelasges).
Les correspondances de Dionysos avec le Soma des religions extrême-orientales.
On pense immédiatement au dieu élixir Soma très en lien avec la période védique et l’hindouisme mais qui reste central dans certaines conceptions bouddhistes de « nectar d’immortalité » (nectar d’immortalité se substituant au Soma).
Le Soma, donc, est un dieu, un rituel, une plante, dont on extrait un breuvage procurant une ivresse sacrée permettant de dépasser la conscience ordinaire pour « accéder » au monde divin (correspondance avec le Peyotl [une plante], un dieu [Mescalito]).


Le Soma était versé en offrande dans le feu sacrificiel (Agni), il pouvait également être consommé par les prêtres.
La plante qu’elle soit :
– Amanita muscaria ou amanite tue-mouches contenant plusieurs substances dont l’acide iboténique, précurseur instable, puissant psychostimulant, responsable de l’extase et d’hallucinations, il se dégrade en muscimole par décarboxylation.
Le muscimole renforce l’extase induite par l’acide iboténique, c’est un agoniste du système gabaergique qui freine donc l’activité cérébrale tout en procurant euphorie et distorsions sensorielles.
Quant à la muscarine elle provoque surtout de l’inconfort physique de par la forte stimulation du système parasympathique ce qui constitue certainement l’effet purgatif classique décrit dans les rituels.
– Ou Ephedra sinica contenant comme son nom l’indique de l’éphédrine qui est un puissant psychostimulant du système nerveux central.
– Ou le psilocybe champignon hallucinogène bien connu contenant des substances psychotropes comme la psilocybine majorant l’activité du cortex préfrontal en rapport avec la conscience de soi et provoquant une hyper-connectivité cérébrale qui va estomper les différences entre les parties cérébrales qui répondent du « Moi » et les parties cérébrales en rapport avec « le monde ».
Le résultat de ces phénomènes explique particulièrement la « sensation d’unité » et on pourrait même dire « sensation d’unité mystique » éprouvée par les consommateurs.
En fait la psilocybine est dégradée par action enzymatique en psilocine et c’est elle et elle seule qui passe la barrière hémato-encéphalique pour y produire les effets sérotoninergiques responsables de la mise en veille du système « Moi » concomitamment de l’hyperactivité des autres systèmes, dont les systèmes « extérieurs ».
– Ou le Peganum harmala dont les trois principales substances pharmacologiques, trois alcaloïdes (Harmine, Harmaline, Tétrahydroharmine), sont de puissants inhibiteurs de la monoamine oxydase ou IMAO (classe d’antidépresseurs très actifs).
– Ou qu’elle soit bien plutôt un mélange de ces plantes avec certainement du cannabis en plus auquel était rajouté lait et beurre clarifié et qui était filtré, pressé, avant d’être utilisé dans le rituel ou consommé.
Ce breuvage, « roi des plantes », « dieu lumineux », « boisson d’immortalité », « Elixir » de vie identifié à la Lune l’astre symbolisant parfaitement le cycle des morts et des renaissances, « amrita » (non-mort en sanskrit) à rapprocher du grec ambroisie (a-mbrotos άμβροσία) (non-mortel), avait donc toutes les caractéristiques inscrites dans ces noms pour signifier, symboliser, caractériser l’essence même du dionysisme.
Il est fort intéressant de noter que dans les Upanishads (corpus théorique des Védas) le Soma se « dématérialise », s’émancipe d’une substance, d’un substrat, pour devenir l’ardeur méditative elle-même, le « feu » générateur de l’ « extase », c’est-à-dire le « feu » générateur de la joie pure et sans tache ou « ananda ».
Et les Upanishads ne sont pas seulement partie intégrante des Védas elles en sont la conclusion spirituelle, le Vedanta ou « fin des Védas »).
Correspondances du dionysisme avec le Taoïsme.
On peut remarquer chez l’un comme chez l’autre de ces courants philosophiques la volonté de s’émanciper d’un certain formalisme de la pensée avec opposition à la vision apollinienne de l’existence pour le dionysisme et une non moins forte opposition au confucianisme dans le cas du Taoïsme. Le retour à la nature sauvage, l’abandon d’un rationalisme par trop rigide, le culte de l’énergie vitale (pratiques dionysiaques, Soma indien) en sont particulièrement significatifs.
Les taoïstes ont recherché leur équivalent du Soma à travers la collecte de plantes et la confection de leur « élixir de longue vie », puis, à l’instar des rishis indiens adeptes des Upanishads, ils ont cherché à sécréter leur propre élixir intérieur véritable « élixir d’immortalité ».

Dans le Zen, né de la rencontre du Taoïsme avec le Bouddhisme, la rupture s’avère éminemment brutale avec le monde des conventions et des scléroses intellectuelles et l’éclair illuminatif du satori rend compte à la fois de sa réalisation et de la spontanéité retrouvée.
Correspondances du culte dionysiaque avec les principaux courant religieux du monde.
En ce qui concerne le Christianisme c’est là que les proximités et les oppositions sont les plus déconcertantes.
Si on parle des proximités qu’on en juge ne serait-ce sur les fondamentaux ; le « sacrifice du fils », « un dieu mourant et renaissant », le « sang du Christ » et le « sang de Dionysos », l’eucharistie avec la « consommation du corp et du sang du Christ » en rapport avec la consommation du corps de Dionysos-Zagreus par les Titans ou la consommation du vin, sang de Dionysos, par les fidèles, sans oublier en arrière-fond la consommation du corps du père totémique par ses fils après le meurtre de ce dernier.

On peut évoquer la communauté des chrétiens en regard de la communauté de Dionysos.
Quant aux oppositions les références en rapport avec la sexualité et tous les phénomènes orgiastiques ont été, bien sûr, délibérément occultés, censurés, caviardés dans les textes.
Ce qui en reste est cependant excessivement fort quant à la façon de traiter le problème de la résurrection (axe mort-renaissance), de l’amour comme rédemption, de l’amour comme ciment de la communauté et donc de la fraternité et de la solidarité. Sans oublier la déification de la Mère, l’aspect fondamental de l’amour maternel, tout cela se résolvant dans le concept de cœur immaculé de Marie.
Dans l’Islam la correspondance n’a de sens que dans le Soufisme avec le concept d’ « ivresse spirituelle » et la danse fameuse du derviche qui « libère ».

On retrouve les fondamentaux du dionysisme inhérent à la vitalité du monde végétal, à son exubérance, à ses promesses.
Pour le reste on peut évoquer le monde chamanique en correspondance certainement avec le vieux fond dravidien pré-indoeuropéen dont il a été question plus haut.
Et pour les Amériques une mention spéciale pour le culte dont on a parlé précédemment et relatif à la plante Peyotl (une plante, un dieu).
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Dionysos et son cycle :
– Dionysos et ses fondamentaux mythologiques.
– Dionysos et la ville de Thèbes.
– Les amours de Zeus et Sémélé et l’avènement de Dionysos.
– Les implications psychologiques des amours de Zeus et Sémélé.
– Dionysos dans le monde (équivalents religieux).
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