
Le Samkhya représente la « voie du salut », il est censé apporter la « libération » par la connaissance métaphysique.
Car si « l’ignorance » est à l’origine de l’existence et de la persistance du monde, c’est bien la connaissance métaphysique qui, selon ce système de pensée, permet la « réalisation » qu’il y a un « autre chose », un « ailleurs », une « autre façon de voir ».
Le Samkhya, bien que constituant le « corpus théorique » du Yoga, est athée alors que ce dernier est déiste et il est remarquable de considérer que ce système de pensée postule la coexistence éternelle de la conscience (Purusha) et de la matière (Prakriti).
Oui selon le Samkhya conscience et matière ont de tout temps coexistés.
Et dans les croyances populaires extrême-orientales les « délivrés » ou « libérés vivants » ceux-là même qui ont « réalisé » la conscience ou Purusha, fondamentalement athée comme on vient de le voir, sont néanmoins considérés comme des « dieux ».
Le système Samkhya est caractérisé par deux « lectures » du monde à la fois rédhibitoires et en même temps complémentaires ce qui en fait tout le charme et toute l’immense subtilité.
Il est affirmé que deux entités radicalement opposées sont cependant en interaction ; le Purusha ou conscience et la Prakriti ou processus physiques du monde.
La spécificité du Samkhya avec sa conception d’une conscience du monde « athée », donc non divine, est d’importance car elle l’oppose à la plupart si ce n’est la totalité des systèmes métaphysiques du monde et elle a pour conséquences des ouvertures immenses à la réflexion psychologique, philosophique, scientifique.
En effet la conscience, dans les systèmes philosophiques du monde, revient à la Conscience ou Âme du monde (Atman), Point primordial (bindu), Brahman, Shiva (religion shivaïque), Un, « Dieu » des religions du Livre, etc.
Le Purusha ( de puru : complet, ancien, grand et de asha : exister, lumière) serait le Soi éternel, la lumière primordiale, l’Observateur, la Conscience immuable, inqualifiable, stable, sans désir.
La Prakriti serait, de fait, tout ce qui n’est pas le Purusha et donc tout ce qui est de l’ordre du monde physique et de ses processus y compris les phénomènes psychiques ou psychomentaux.
On a donc une ligne allant de la conscience absolue du Purusha à la myriade des consciences individuelles de la Prakriti et de ses processus psycho-mentaux.
Le Purusha est la conscience absolue (Conscience ou Âme) cosmique et éternelle du monde physique mais aussi de la totalité des consciences individuelles ou âmes individuelles des entités séparées des corps physiques.
La Prakriti (du sanskrit pra qui progresse et kriti qui créé ou qui agit) représente le monde physique, la Nature, dans toutes ses dimensions y compris d’infiniment grand ou d’infiniment petit, d’astrophysique comme de mécanique quantique.
Mais on peut également énoncer que la Prakriti correspond au monde physique dans toutes ses dimensions « supposées » ou « imagées » voire « fantasmées » puisque toutes nos perceptions, idéations et émotions, proviennent de notre corps y compris les perceptions, idéations et émotions provoquées par un quelconque instrument ou appareil (cf. Berkeley).
Après tout les images du télescope spatial James Webb sont reçues par les neurones de l’aire visuelle occipitale et « interprétées » par l’ensemble de l’appareil neuropsychique.
La Prakriti correspond également à la Shakti de la philosophie Indienne.
Puisque, selon d’autres conceptions, le Brahman, par une limite qu’il se donne à lui-même se divise en Shiva (Purusha) et Shakti (Prakriti).
Prakriti ou son équivalent, la Shakti, correspond à la Manifestation (maya).
Maya représente le monde de l’impermanence puisque tout y est fluctuant et changeant.
Ainsi la conscience pure (Purusha), soudain, par un déséquilibre, produit la Prakriti.
Le monde serait constitué de deux parties fondamentalement distinctes et en même temps, ô paradoxe, constitutives de la même réalité.
La conscience pure se divise, se fragmente, en la Prakriti, en la Shakti, en la maya.
La manifestation revient à un monde fragmenté et illusoire.
D’ailleurs Maya (illusion en sanskrit) correspond à la nature phénoménale et illusoire du monde.
Maya signifie également « ce qui n’est pas » ce qui renforce le sens d’illusion.
Prakriti fait référence à la nature primordiale de l’univers au processus créatif avec une idée de commencement.
La Prakriti représente les « brins de la graine » ou l’énergie créatrice, l’énergie qui va permettre l’émergence du ou des mondes.
La Prakriti est constituée des trois gunas et c’est à partir de ces trois gunas, en déséquilibre, que le monde s’organise.
Car lorsque les gunas sont en équilibre la Prakriti est dite indifférenciée. Mais la Prakriti indifférenciée revient, de fait, au monde du Purusha ou conscience stable et immuable.
Pour certains c’est la vibration de Brahman qui induit le déséquilibre des gunas et donc l’activation de la Prakriti.
Il y aurait activation de la dualité Purusha/Prakriti ou Shiva/Shakti.
La Prakriti est composée des trois gunas ; Sattwa, Rajas et Tamas.
Sattva est un principe lumineux et le plus en conformité avec l’essence, l’Être, l’Un, etc.
Sattva représente l’idéalisation, la spiritualisation, la dématérialisation.
Rajas est le principe de l’énergie, de l’action, de la passion et du désir.
Tamas, quant à lui, représente l’obscurité, l’inertie, l’ignorance, la stagnation et la résistance. C’est le principe de la matérialisation, de la densification.
Ces trois gunas sont en proportions variables, ils représentes des sortes de cordes ou de fils qui, s’entrecroisant, s’entremêlant, vibrant, sont à l’origine du ou des mondes.
Pour le Samkhya et pour le yoga la souffrance de l’homme est liée à son incapacité de discriminer le Soi de ses états psychomentaux (émotions, perceptions, volitions, désirs, idées et représentations). Cette confusion est la racine de l’illusion dans laquelle il se maintient.
Ce qui voudrait dire qu’il y a une différence absolue entre le corps de ses idées et représentations, donc de son esprit, et l’Esprit.
Qu’il y a une différence tout aussi fondamentale entre la production de ses états psychomentaux et le Soi véritable.
Mais n’oublions pas que la grande singularité du Samkhya est que l’Esprit ou le Soi ou l’Être et autres qualificatifs sont en correspondance avec une entité de type non divin qui coexiste de toute éternité avec la matière.
Et la vie mentale de l’homme, activité de la Prakriti avec la mise en jeu des trois gunas et le mouvement de rajas, peut, par l’investissement de sattva, le mode lumineux de la Prakriti, se distancer de manas tout en se rapprochant de la Buddhi, l’intelligence supérieure, dont la qualité spécifique est la possibilité de refléter l’Esprit.
La compréhension, en réalité, du monde extérieur n’est possible que par cette réflexion du Purusha dans l’Intelligence (Buddhi).
Ainsi le travail d’arrache-pied sur les représentations, dans une perspective extrême-orientale d’ascèse, disons-le, peut orienter l’activité psychique de l’homme vers l’Intelligence (Buddhi), vers l’idéalité, l’essentialité, bref vers l’être.
C’est pourquoi cette démarche, cette invitation, à partir de la compréhension du Samkhya Indien peut nous permettre un peu mieux de comprendre la démarche phénoménologique et ses « réductions ».
On retrouve bien là toute la question fondamentale du passage de manas à buddhi, du Moi au Soi, de l’âme à l’âme activée ou principe directeur des Antiques, du monde sensible au monde des Idées de Platon, de l’Imaginaire au Symbolique.
En fait la leçon du Samkhya est qu’il n’y a pas pire esclavage que celui d’être passé à côté de son Soi.
Et la réalisation du Soi permet le retour à l’état d’équilibre des gunas et c’est là, à ce niveau-là, qu’on peut parler de la contemplation d’un « autre-chose » certes complètement différent tout en étant le même !
Ainsi l’être humain peut faire le choix de sattva ou principe lumineux et avec lui de l’idéalisation, de l’essentialité, de la spiritualisation, bref de l’être ou a contrario il peut investir tamas ou principe ténébreux et ce qui lui est subséquent soit l’ignorance, la résistance et au bout du compte la matérialité.
L’équilibre des gunas fait que la Prakriti demeure en son état stable et immuable de Purusha c’est-à-dire de Conscience pure mais de Conscience inconsciente d’elle-même. Cette « inconscience » de la Conscience pure serait le facteur « perturbateur » qui amènerait la Conscience au « désir » de s’objectiver, de s’observer, de se comprendre. Et c’est ce facteur « perturbateur » générateur de ce « désir » qui mettrait une « limite » par laquelle se produirait le déséquilibre des gunas et le passage à la Prakriti.
Ainsi le Soi éternel et immuable, mais inconscient de lui-même, par une limite qu’il s’imposerait, investirait le sattva de la Prakriti qui permettrait à manas d’accéder au statut de Buddhi seule à même de réfléchir la Conscience ou le Soi.
Ainsi, après la naissance, le Soi, par le détour du Moi et de ses fonctions instrumentales serait en capacité de se « réaliser ».
Mais ce chemin est semé d’embuches et la plupart des « Soi »s vont succomber au principe de résistance et d’ignorance de tamas et ne pourront mettre en acte la Buddhi (intelligence supérieure) et réfléchir par elle le Soi.
Il resteront à jamais à l’état de « Moi »s.
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– Du soi originel au Soi philosophique.
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